12 December 2009

Michelet's l'Oiseau part deux




L'OISEAU, OUVRIER DE L'HOMME.



L'_avare_ agriculteur, mot juste et senti de Virgile. Avare, aveugle,

réellement, qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et

défenseurs de ses moissons.


Pas un grain à celui qui, dans les hivers pluvieux, poursuivant

l'insecte à venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait

chaque feuille, détruisait chaque jour des milliers de futures

chenilles. Mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux

sauterelles que l'oiseau aurait combattues!


Les yeux sur le sillon, sur le moment présent, sans voir et sans

prévoir, aveugle sur la grande harmonie qu'on ne rompt pas en vain, il a

partout sollicité ou applaudi les lois qui supprimaient l'aide

nécessaire de son travail, l'oiseau destructeur des insectes. Et ceux-ci

ont vengé l'oiseau. Il a fallu en hâte rappeler le proscrit. À l'île

Bourbon, par exemple, la tête du martin était à prix; il disparaît, et

alors les sauterelles prennent possession de l'île, dévorant,

desséchant, brûlant d'une âcre aridité ce qu'elles ne dévorent pas. Il

en a été de même dans l'Amérique du Nord pour l'étourneau, défenseur du

maïs. Le moineau même, qui, attaque le grain, mais qui le protége encore

plus, le moineau, pillard et bandit, flétri de tant d'injures et frappé

de malédiction, on a vu en Hongrie qu'on périssait sans lui, que lui

seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille

ennemis ailés qui règnent sur les basses terres; on a révoqué le

bannissement, rappelé en hâte cette vaillante _landwehr_ qui, peu

disciplinable, n'en est pas moins le salut du pays.


Naguère près de Rouen, et dans la vallée de Monville, les corneilles

avaient été proscrites quelque temps. Les hannetons, dès lors, tellement

profitèrent, leurs larves multipliées à l'infini poussèrent si bien

leurs travaux souterrains, qu'une prairie entière qu'on me montra avait

séché à la surface; toute racine d'herbe était rongée, et la prairie

entière, aisément détachée, roulée sur elle-même, pouvait s'enlever

comme un tapis.


Tout travail, tout appel de l'homme à la nature, suppose l'intelligence

de l'ordre naturel. L'ordre est tel, et telle est sa loi. _La vie a

autour d'elle, en elle, son ennemi, le plus souvent son hôte, le

parasite qui la mine et la ronge._


La vie inerte et sans défense, la végétale surtout, privée de

locomotion, y succomberait sans l'appui supérieur de l'infatigable

ennemi du parasite, âpre chasseur, vainqueur ailé des monstres.


Guerre extérieure sous les tropiques où partout ils surgissent. Guerre

intérieure dans nos climats où tout est plus caché, plus mystérieux et

plus profond.


Dans la fécondité exubérante de la zone torride, les insectes, ces

destructeurs terribles des végétaux, consommaient le trop-plein. Ils

volent ici le nécessaire. Là, ils fourragaient dans le luxe prodigue des

plantes spontanées, des semences perdues, des fruits dont la nature

jonche le désert. Ici, dans le champ resserré qu'arrose la sueur de

l'homme, ils récoltent à sa place, dévorent son travail et son fruit;

ils s'attaquent à sa vie même.


Ne dis pas: «L'hiver est pour moi, il tuera l'ennemi.» L'hiver tue

l'ennemi qui mourrait de lui-même; il tue surtout les éphémères, dont la

durée était déjà mesurée à celle de la fleur, de la feuille où fut liée

leur existence. Mais, avant de mourir, le prévoyant atome garantit sa

postérité; il abrite, cache et dépose profondément son avenir, le germe

de sa reproduction. Comme oeufs ou larves, ou même en leur propre

personne, vivants, adultes; armés, ces invisibles, dans le sein de la

terre, dorment en attendant le temps. Est-elle immobile, cette terre?

Dans les prairies, je la vois onduler, le noir mineur, la taupe,

continue son travail. Plus haut, dans les lieux secs, s'étendent des

greniers où le rat philosophe, sur un bon tas de blé, prend la saison en

patience.


Tout cela va surgir au printemps. D'en haut, d'en bas, à droite, à

gauche, ces peuples rongeurs, échelonnés par légions qui se succèdent et

se relayent chacun à son mois, à son jour, immense, irrésistible

conscription de la nature, marchera à la conquête des oeuvres de

l'homme. La division du travail est parfaite. Chacun a son poste

d'avance et ne se trompera pas. Chacun tout droit ira à son arbre, à sa

plante. Et tel sera leur nombre épouvantable, qu'il n'y aura pas une

feuille qui n'ait sa légion.


Que feras-tu, pauvre homme? Comment te multiplieras-tu? as-tu des ailes

pour les suivre? as-tu même des yeux pour les voir? Tu peux en tuer à

ton plaisir; leur sécurité est complète: tue, écrase à millions; ils

vivent par milliards. Où tu triomphes par le fer et le feu en détruisant

la plante même, tu entends à côté le bruissement léger de la grande

armée des atomes, qui ne songe guère à ta victoire et qui ronge

invisiblement.


Écoute, je vais te donner deux conseils. Examine, choisis le meilleur.


Le premier remède à cela, que l'on commence à suivre, c'est

d'empoisonner tout. Trempe-moi les semences dans le sulfate de cuivre;

mets ton blé sous la protection du vert-de-gris. L'ennemi ne s'attend

pas à cela; il est déconcerté. S'il y touche, il meurt ou languit. Toi

aussi, il est vrai, tu n'es guère florissant; ton hardi stratagème peut

aider aux fléaux qui dévastent notre âge. Heureux temps! le bon

laboureur empoisonne d'abord; ce blé cuivré, transmis au boulanger

artiste, fermente par le sulfate de cuivre; moyen simple, agréable, qui

fait lever, gonfler la pâte légère qu'on va se disputer.


Non, fais mieux. Prends-en ton parti. Contre tant d'ennemis, reculer

n'est pas honte. Laisse faire, et croise tes bras. Couche-toi et

regarde. Fais comme, au soir de Waterlo, fit ce brave qui, blessé et

couché, se releva encore et regarda à l'horizon; mais il y vit Blücher,

la grande nuée de l'armée noire. Il retomba alors, en disant: «Ils sont

trop!»


Et combien plus tu as droit de le dire! tu es seul contre l'universelle

conjuration de la vie. Tu peux dire aussi: «Ils sont trop!»


Tu insistes: «Voici pourtant des champs qui donnaient espérance; voici

un pâturage humide où je prendrais plaisir à voir mes boeufs perdus dans

l'herbe. Menons-y les troupeaux.»


Ils y sont attendus. Que deviendraient sans eux ces vivants nuages

d'insectes qui n'aiment que le sang? Le sang du boeuf est bon, et le

sang de l'homme est meilleur. Entre, assois-toi au milieu d'eux; tu

seras bien reçu, car tu es le festin. Ces dards, ces trompes et ces

tenailles trouveront en ta chair d'exquises délices; une orgie

sanguinaire s'ouvrira sur ton corps pour la danse effrénée de ce monde

famélique, qui ne lâchera pas à moins de défaillir; tu en verras plus

d'un tournoyer et mourir sur la source enivrante que s'est creusée son

dard. Blessé, sanglant, gonflé de plaies bouffies, n'espère pas de

repos. D'autres viennent, et puis d'autres, et toujours, et sans fin.

Car si le climat est moins âpre que dans les zones du Midi, en revanche,

la pluie éternelle, cet océan d'eau douce et tiède qui noie

infatigablement nos plages, enfante dans une fécondité désespérante ces

vies commencées et avides, qui sont impatientes de monter, naître et

s'achever par la destruction des vies supérieures.


J'ai vu, non pas dans les marais, mais sur les hauteurs de l'Ouest,

aimables et verdoyantes collines, couvertes de bois ou de prairies, j'ai

vu d'immenses eaux pluviales séjourner sans écoulement, puis, bues d'un

rayon de soleil, laisser la terre couverte d'une riche et plantureuse

production animale, limaces, limaçons, insectes de mille sortes, tous

gens de terrible appétit, nés dentus, armés d'appareils admirables,

d'ingénieuses machines à détruire. Impuissants contre l'irruption d'un

monde inattendu qui grouillait, s'agitait, montait, entrait, nous eût

mangé nous-mêmes, nous luttions au moyen de quelques poules intrépides

et voraces, qui ne comptaient pas les ennemis, ne discutaient pas,

avalaient. Ces poules bretonnes et vendéennes, braves du génie de la

contrée, faisaient cette campagne d'autant mieux, qu'elles guerroyaient

chacune à sa manière. La _noire_, la _grise_ et la _pondeuse_ (c'étaient

leurs noms de guerre) allaient ensemble en corps d'armée, et ne

reculaient devant rien; la rêveuse ou la _philosophe_ aimait mieux

chouanner, et n'en faisait que plus d'ouvrage. Un superbe chat noir,

leur compagnon de solitude, étudiait tout le jour la trace du mulot, du

lézard, chassait la guêpe, mangeait la cantharide, du reste devant les

poules respectueux et toujours à distance.


Un mot encore sur elles, et un regret. Tout finit, il fallut partir. Et

que deviendraient-elles? Données, elles allaient être mangées

certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux,

d'après la vieille foi des sauvages, qui croient qu'il vaut mieux mourir

par ceux qu'on aime, et pensent, en mangeant des héros, devenir

héroïque, nous en fîmes, non sans gémir, un funèbre banquet.


C'est un très-grand spectacle de voir contre cet effrayant frétillement

du monstre universel qui s'éveille au printemps, sifflant, bruissant,

coassant, bourdonnant, dans son immense faim, de voir descendre (on peut

le dire) du ciel l'universel Sauveur, en cent formes et cent légions

diverses d'armes et de caractère, mais toutes ayant des ailes,

précipitant au divin privilége du Saint-Esprit, d'être présent partout.


À l'universelle présence de l'insecte, à l'ubiquité du nombre, répond

celle de l'oiseau, de la célérité, de l'aile. Le grand moment, c'est

celui où l'insecte, se développant par la chaleur, trouve l'oiseau en

face, l'oiseau multiplié, l'oiseau qui, n'ayant point de lait, doit

nourrir à ce moment une nombreuse famille de sa chasse et de proie

vivante. Chaque année, le monde serait en péril, si l'oiseau allaitait,

si l'alimentation était le travail d'un individu, d'un estomac. Mais

voici la couvée bruyante exigeante et criante, qui appelle la proie par

dix, quinze ou vingt becs; et l'exigence est telle, telle est la fureur

maternelle pour répondre à ces cris, que la mésange, qui a vingt

enfants, désespérée, ne pouvant les faire taire avec trois cents

chenilles par jour, ira même au nid des oiseaux ouvrir la cervelle aux

petits.


De nos fenêtres qui donnent sur le Luxembourg, nous observions dès

l'hiver commencer cet utile guerre de l'oiseau contre l'insecte. Nous le

voyions, en décembre, ouvrir le travail de l'année. L'honnête et

respectable ménage du merle, qu'on peut appeler tourne-feuilles, faisait

par couples sa besogne; au rayon qui suivait la pluie, ils arrivaient

aux mares, levaient les feuilles une à une avec adresse et conscience,

ne laissant rien passer sans un attentif examen.


Ainsi, dans les plus tristes mois, où le sommeil de la nature ressemble

de si près à la mort, l'oiseau nous continuait le spectacle de la vie.

Sur la neige même, le merle nous saluait au réveil. Aux sérieuses

promenades d'hiver, nous avions toujours près de nous le roitelet à

huppe d'or, son petit chant rapide, son rappel doux et flûté. Les

moineaux, plus familiers, paraissaient sur nos balcons; exacts aux

heures, ils savaient qu'ils trouveraient deux fois par jour le couvert

mis, sans qu'il en coûtât à leur liberté.


Du reste, honnêtes travailleurs, lorsque le printemps est venu, ils se

font scrupule de rien demander. Dès que leurs enfants éclos ont commencé

à voler, ils les ont joyeusement amenés à la fenêtre, comme pour

remercier et bénir.





LE TRAVAIL.


LE PIC.



Dans les calomnies ineptes dont les oiseaux sont l'objet, nulle ne l'est

plus que de dire, comme on a fait, que le pic, qui creuse les arbres,

choisit les arbres sains et durs, ceux qui présentent le plus de

difficultés et peuvent augmenter son travail. Le bon sens indique assez

que le pauvre animal, qui vit de vers et d'insectes, cherche les arbres

malades, cariés, qui résistent moins et qui lui promettent, d'ailleurs,

une proie plus abondante. La guerre obstinée qu'il fait à ces tribus

destructives qui gagneraient les arbres sains, c'est un signalé service

qu'il nous rend. L'État lui devrait, sinon les appointements, du moins

le titre honorifique de conservateur des forêts. Que fait-on? pour tout

salaire, d'ignorants administrateurs ont souvent mis sa tête à prix.


Mais le pic ne serait pas l'idéal du travailleur, s'il n'était calomnié

et persécuté. Sa corporation modeste, répandue dans les deux mondes,

sert l'homme, l'enseigne et l'édifie. L'habit varie; le signe commun de

reconnaissance est le chaperon écarlate dont ce bon ouvrier couvre

généralement sa tête, son crâne épais et solide. L'instrument de son

état, qui sert de pioche et d'alêne, de ciseau et de doloire, c'est son

bec, carrément taillé. Ses jambes nerveuses, armées de forts ongles

noirs d'une prise ferme et solide, l'assurent parfaitement sur sa

branche, où il reste les jours entiers dans une attitude incommode,

frappant toujours de bas en haut. Sauf le matin où il s'agite, remue ses

membres en tous sens, comme font les meilleurs travailleurs qui

s'apprêtent quelques moments pour ne plus se déranger, il pioche toute

une longue journée avec une application singulière. On l'entend tard

encore, qui prolonge le travail dans la nuit et gagne ainsi quelques

heures.


Sa constitution répond à une vie si appliquée. Ses muscles, toujours

tendus, rendent sa chair dure et coriace. La vésicule du fiel,

très-grande chez lui, semble accuser une grande disposition bilieuse,

acharnée, violente au travail, du reste aucunement colérique.


Les opinions qu'on a prises de cet être singulier devaient être

très-diverses. On a jugé en bien ou en mal le grand travailleur, selon

qu'on estimait ou mésestimait le travail, selon qu'on était soi-même

plus ou moins laborieux, et qu'on regardait une vie sédentaire et

appliquée comme maudite ou bénie du ciel.


On s'est demandé aussi si le pic était triste ou gai, et l'on a fait

diverses réponses, peut-être également bonnes, selon l'espèce et le

climat. Je crois aisément que Wilson, Audubon, qui parlent surtout du

beau pic aux ailes d'or qu'on trouve aux Carolines sur la lisière des

tropiques, l'ont vu plus gai, plus remuant; ce pic gagne aisément sa

vie, dans un pays chaud et riche en insectes; son bec courbé, élégant,

moins dur que le bec du nôtre, semble dire aussi qu'il travaille des

bois moins rebelles. Pour le pic de France et d'Allemagne, qui a à

percer l'enveloppe de nos vieux chênes européens, il a un tout autre

instrument, un bec carré, lourd et fort. Il est probable qu'il donne

bien plus d'heures de travail que l'autre. C'est un ouvrier placé dans

des conditions plus dures, travaillant plus et gagnant moins. Dans les

sécheresses surtout, son métier est misérable; la proie le fuit, se

retire au plus loin, cherchant la fraîcheur. Aussi, il appelle la pluie,

criant toujours: _Plieu! Plieu!_ Le peuple comprend ainsi son cri; il

l'appelle dans la Bourgogne le _Procureur du meunier_; pic et meunier,

si l'eau ne tombe, chôment et risquent de jeûner.


Notre grand ornithologiste, excellent et ingénieux observateur,

Toussenel, ne se méprend-il pas pourtant sur le caractère du pic en le

jugeant gai? Sur quoi? sur les courbettes amusantes qu'il fait pour

gagner sa femelle. Mais qui de nous, et des plus sérieux, en ce cas,

n'en fait pas de même? Il l'appelle aussi farceur, bateleur, parce qu'à

sa vue le pic tournait rapidement. Pour un oiseau dont le vol est fort

médiocre, c'était peut-être le plus sage, en présence surtout d'un si

excellent tireur. Et ceci prouve son bon sens. Devant un chasseur

vulgaire, le pic, qui sait sa chair mauvaise, se serait laissé

approcher. Mais devant un tel connaisseur, un ardent ami des oiseaux, il

avait grandement à craindre de s'en aller empaillé orner une collection.


Je prie l'illustre écrivain de considérer encore les habitudes morales

et l'humeur que doit donner un travail si persévérant. La _papillonne_

n'est pour rien ici, et la longueur de telles journées dépasse

infiniment la mesure commode de ce que Fourier appelle travail

attrayant. Le pic est un ouvrier solitaire et à son compte; il ne se

plaint pas sans doute; il sent qu'il a intérêt de travailler beaucoup,

longtemps. Ferme sur ses fortes jambes, dans une attitude pénible, il

reste là tout le jour, et persiste encore au delà. Est-il heureux? je le

crois. Gai? j'en doute. Triste? nullement. Le travail passionné, qui

nous rend si sérieux, en revanche bannit les tristesses.


L'inintelligent travailleur, ou le pauvre surmené, qui ne conçoit le

bonheur que dans l'immobilité, ne pouvait manquer de voir dans une vie

si assidue la malédiction du sort. L'artisan des villes allemandes

assure que c'est un boulanger qui, oisif dans son comptoir, affamait le

pauvre peuple, le trompait, vendait à faux poids. En punition,

maintenant, il travaille et travaillera jusqu'au jour du Jugement, ne

vivant plus que d'insectes.


Triste et baroque explication. J'aime mieux la vieille fable italienne.

Picus, fils du Temps (de Saturne), était un héros austère qui dédaigna

l'amour trompeur et les illusions de Circé. Pour la fuir, il a pris des

ailes et s'est enfui dans les forêts. S'il n'a plus la figure humaine,

il a mieux, un génie divin, prévoyant et fatidique; il entend ce qui est

à naître, il voit ce qui n'est pas encore.


Un jugement fort sérieux sur le pic, c'est celui des Indiens du nord de

l'Amérique. Ces héros ont bien vu que le pic était un héros. Ils aiment

à porter la tête de celui qu'on nomme _pic à bec d'ivoire_, et croient

que son ardeur, son courage passera en eux. Croyance très-fondée, comme

l'expérience le prouve. Le plus ferme coeur se sent affermi, en voyant

sans cesse sur lui ce parlant symbole; il se dit: «Je serai tel pour la

force et pour la constance.»


Seulement, il faut remarquer que, si le pic est un héros, c'est le héros

pacifique du travail. Il ne réclame rien de plus. Son bec qui pourrait

être redoutable, ses ergots très-forts, sont préparés cependant pour

tout autre chose que pour le combat. Le travail l'a pris tellement

qu'aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l'absorbe, exige de lui

tout l'effort de ses facultés.


Travail varié et compliqué. D'abord l'excellent forestier, plein de tact

et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il

ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le

procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du

pic, depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par

l'ouïe les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain

et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué

le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge véreux,

carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en

construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.


L'arbre éprouvé mûrement, le pic se l'adjuge, s'y établit; là il

exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu

d'insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les

citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la

ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles; au

défaut, l'unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde

derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement

une langue d'extrême longueur qu'il darde comme un petit serpent.

L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le

passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois; il assiste aux

terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend

très-vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés.


Un arbre sain au dehors, rongé, pourri au dedans, c'est une terrible

image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, aux temps où

la république commençait à s'affaisser, se sentant semblable à cet

arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum sur le

tribunal, sous la main même du préteur. Le peuple s'émut grandement, et

roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent: si l'oiseau

part impunément, la république mourra; s'il reste, il ne menace plus que

celui qui l'a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était Ælius

Tubero, tua l'oiseau à l'instant, mourut lui-même bientôt, et la

république dura deux siècles encore.


Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dévouement

du citoyen. Elle dura par cette réponse muette que lui fit un grand

coeur. De tels actes sont féconds, ils font des hommes et des héros; ils

font la durée des cités.


Pour revenir à notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand

prophète n'échappe pas à la loi universelle. Deux fois par an, il se

dément, sort de son austérité, et, faut-il le dire? devient ridicule.

Heureux, dans l'espèce humaine, qui ne l'est que deux fois par an!


Ridicule? il ne l'est pas par cela qu'il est amoureux, mais il aime

comiquement. Noblement endimanché et dans son meilleur plumage, relevant

sa mine un peu sombre de sa belle grecque écarlate, il tourne autour de

sa femelle; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs,

faits aux oeuvres plus sérieuses, étrangers aux arts du beau monde, aux

grâces des colibris, ne savent rien autre chose que présenter leurs

devoirs et leurs très-humbles hommages par d'assez gauches courbettes.

Du moins, gauches à notre sens, elles le sont moins pour l'objet dont

elles captent l'attention. Elles plaisent, et c'est tout ce qu'il faut.

Le choix prononcé par la reine, nulle bataille. Moeurs admirables des

bons et dignes ouvriers! les autres, chagrins, se retirent, mais avec

délicatesse conservent religieusement le respect de la liberté.


Le préféré et sa belle, vous croyez qu'ils vont faire l'amour oisifs,

errer dans les forêts? Point du tout. Immédiatement, ils se mettent à

travailler. «Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas

trompée.» Quelle occasion pour un artiste! Elle anime son génie. De

charpentier il devient menuisier et ébéniste; de menuisier, géomètre! La

régularité des formes, ce rhythme divin, lui apparaît dans l'amour.


C'est justement la belle histoire du fameux forgeron d'Anvers, Quintin

Metzys, qui aima la fille d'un peintre et qui, pour se faire aimer,

devint le plus grand peintre de la Flandre au XVIe siècle.


D'un noir Vulcain, l'amour fit un Apelle.


Donc un matin le pic devient sculpteur. Avec la précision sévère, le

parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une élégante

voûte d'un beau demi-globe. Le tout reçoit le poli du marbre et de

l'ivoire. Les précautions hygiéniques et stratégiques ne manquent pas.

Une entrée sinueuse, étroite, dont la pente incline au dehors pour que

l'eau n'y pénètre pas, favorise la défense; il suffit d'une tête et d'un

bec courageux pour la fermer.


Quel coeur résisterait à cela? Qui n'accepterait cet artiste, ce

pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce défenseur intrépide?

Qui ne croirait pouvoir sûrement, derrière le généreux rempart de ce

champion dévoué, accomplir le délicat mystère de la maternité?


Aussi l'on ne résiste plus, et les voilà installés. Il ne manque ici

qu'un hymne (Hymen! ô hymenæe!). Ce n'est pas la faute du pic si la

nature, à son génie, a refusé la muse mélodieuse. Du moins dans son âpre

voix on ne méconnaîtra pas le véhément accent du coeur.


Qu'ils soient heureux! qu'une jeune et aimable génération éclose et

croisse sous leurs yeux! Les oiseaux de proie ne pourraient aisément

pénétrer ici. Puisse seulement le serpent, l'affreux serpent noir, ne

pas visiter ce nid! Puisse la main de l'enfant n'en pas arracher

cruellement la douce espérance! Puisse surtout l'ornithologiste, l'ami

des oiseaux, se tenir loin de ces lieux!


Si le travail persévérant, l'ardent amour de la famille, l'héroïque

défense de la liberté, pouvaient imposer le respect, arrêter les mains

cruelles de l'homme, nul chasseur ne toucherait à ce digne oiseau. Un

jeune naturaliste, qui en étouffa un pour l'empailler, m'a dit qu'il

resta malade de cette lutte acharnée, et plein de remords; il lui

semblait qu'il eût fait un assassinat.


Wilson paraît avoir eu une impression analogue. «La première fois,

dit-il, que j'observai cet oiseau, dans la Caroline du Nord, je le

blessai légèrement à l'aile, et, lorsque je le pris, il poussa un cri

tout à fait semblable à celui d'un enfant, mais si fort et si lamentable

que mon cheval effrayé faillit me renverser. Je l'apportai à Wilmington:

en passant dans les rues, les cris prolongés de l'oiseau attirèrent aux

portes et aux fenêtres une foule de personnes, surtout de femmes

remplies d'effroi. Je continuai ma route et, en rentrant dans la cour de

l'hôtel, je vis venir le maître de la maison et beaucoup de gens alarmés

de ce qu'ils entendaient. Jugez comme augmenta cette alarme quand je

demandai ce qu'il fallait pour mon enfant et pour moi. Le maître resta

pâle et stupide, et les autres furent muets d'étonnement. Après m'être

amusé à leurs dépens une minute ou deux, je découvris mon pic, et un

éclat de rire universel se fit entendre. Je le montai, le plaçai dans ma

chambre, le temps de voir mon cheval et d'en prendre soin. J'y retournai

au bout d'une heure, et, en ouvrant la porte, j'entendis de nouveau le

même cri terrible, qui cette fois paraissait venir de la douleur d'avoir

été découvert dans ses tentatives d'évasion. Il était monté le long de

la fenêtre, presque jusqu'au plafond, immédiatement au-dessous duquel il

avait commencé de creuser. Le lit était couvert de larges morceaux de

plâtre, la latte du plafond à découvert dans l'étendue d'à peu près

quinze pouces carrés, et un trou capable de laisser passer le poing,

déjà formé dans les abat-jour; de sorte que dans l'espace d'une heure

encore, il serait certainement parvenu à se frayer une issue. Je lui

attachai au cou une corde que je fixai à la table et le laissai: je

voulais lui conserver la vie, et j'allai lui chercher de la nourriture.

En remontant, j'entendis qu'il s'était remis à l'ouvrage, et à mon

entrée je vis qu'il avait presque détruit la table à laquelle il avait

été attaché et contre laquelle il avait tourné toute sa colère. Lorsque

je voulus en prendre le dessin, il me coupa plusieurs fois avec son bec,

et il déploya un si noble et indomptable courage que j'eus la tentation

de le rendre à ses forêts natales. Il vécut avec moi à peu près trois

jours, refusant toute nourriture, et j'assistai à sa mort avec regret.»





LE CHANT.



Il n'est personne qui n'ait remarqué que des oiseaux tenus en cage dans

un salon ne manquent guère, s'il vient des visiteurs, si la conversation

s'anime, d'y prendre part à leur manière, de jaser ou de chanter.


C'est leur instinct universel et même en liberté. Ils sont l'écho et de

Dieu et de l'homme. Ils s'associent aux bruits, aux voix, y ajoutent

leur poésie, leurs rhythmes naïfs et sauvages. Par analogie, par

contraste, ils augmentent et complètent les grands effets de la nature.

Au sourd battement des flots, l'oiseau de mer oppose ses notes aiguës,

stridentes; au monotone bruissement des arbres agités, la tourterelle et

cent oiseaux donnent une douce et triste assonance; au réveil des

campagnes, à la gaieté des champs, l'alouette répond par son chant, elle

porte au ciel les joies de la terre.


Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ses

soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'échappent de l'orgue

divin, une musique vocale éclate et se détache, celle de l'oiseau,

presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par

d'ardents coups d'archet.


Voix ailées, voix de feu, voix d'anges, émanations d'une vie intense,

supérieure à la nôtre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au

travailleur fixé sur son sillon des pensées plus sereines et le rêve de

la liberté.


De même que la vie végétale se renouvelle au printemps par le retour des

feuilles, la vie animale est renouvelée, rajeunie, par le retour des

oiseaux, par leurs amours et par leurs chants. Rien de pareil dans

l'hémisphère austral, jeune monde à l'état inférieur, qui, encore en

travail, aspire à trouver une voix. Cette suprême fleur de l'âme et de

la vie, le chant, ne lui est pas donnée encore.


Le beau, le grand phénomène de cette face supérieure du monde, c'est

qu'au moment où la nature commence par les feuilles et les fleurs son

silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai,

tous nous vibrons à cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le

rhythme. Les plus petits, à ce moment, sont poëtes, souvent chanteurs

sublimes. Ils chantent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner

l'amour. Ils chantent pour ceux qui les écoutent, et plus d'un fait des

efforts inouïs d'émulation. L'homme aussi répond à l'oiseau. Le chant de

l'un fait chanter l'autre. Accord inconnu aux climats brûlants. Les

éclatantes couleurs qui y remplacent l'harmonie ne créent pas un lien

comme elle. Dans une robe de pierreries, l'oiseau n'est pas moins

solitaire.


Bien différent de cet être d'élite, éblouissant, étincelant, l'oiseau de

nos contrées, humble d'habit, riche de coeur, est près du pauvre. Peu,

très-peu, cherchent les beaux jardins, les allées aristocratiques,

l'ombrage des grands parcs. Tous vivent avec le paysan. Dieu les a mis

partout. Bois et buissons, clairières, champs, vignobles, prairies

humides, roseaux des étangs, forêts des montagnes, même les sommets

couverts de neiges, il a doué chaque lieu de sa tribu ailée, n'a

déshérité nul pays, nul site, de cette harmonie, de sorte que l'homme ne

pût aller nulle part, si haut monter, si bas descendre, qu'il n'y

trouvât un chant de joie et de consolation.


Le jour commence à peine, à peine de l'étable sonne la clochette des

troupeaux, que la bergeronnette est prête à les conduire et sautille

autour d'eux. Elle se mêle au bétail et familièrement s'associe au

berger. Elle sait qu'elle est aimée et de l'homme et des bêtes qu'elle

défend contre les insectes. Elle pose hardiment sur la tête des vaches

et le dos des moutons. Le jour elle ne les quitte guère, et les ramène

fidèlement au soir.


La lavandière, non moins exacte, est à son poste: elle voltige autour

des laveuses; elle court sur ses longues jambes jusque dans l'eau et

demande des miettes; par un étrange instinct mimique, elle baisse et

relève la queue, comme pour imiter le mouvement du battoir sur le linge,

pour travailler aussi et gagner son salaire.


L'oiseau des champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est

l'alouette, sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon

pénible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'espérance.

_Espoir_, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela

qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si

pauvrement vêtu, mais si riche de coeur et de chant.


La nature semble avoir traité sévèrement l'alouette. La disposition de

ses ongles la rend impropre à percher sur les arbres. Elle niche à

terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie

précaire, aventurée, au moment où elle couve! Que de soucis, que

d'inquiétudes! À peine une motte de gazon dérobe au chien, au milan, au

faucon, le doux trésor de cette mère. Elle couve à la hâte, elle élève à

la hâte la tremblante couvée. Qui ne croirait que cette infortunée

participera à la mélancolie de son triste voisin, le lièvre?


Cet animal est triste et la crainte le ronge. (LA FONT.)


Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaieté et d'oubli

facile, de légèreté, si l'on veut, et d'insouciance française: l'oiseau

national, à peine hors de danger, retrouve toute sa sérénité, son chant,

son indomptable joie. Autre merveille: ses périls, sa vie précaire, ses

épreuves cruelles, n'endurcissent pas son coeur; elle reste bonne autant

que gaie, sociable et confiante, offrant un modèle, assez rare parmi les

oiseaux, d'amour fraternel; l'alouette, comme l'hirondelle, au besoin,

nourrira ses soeurs.


Deux choses la soutiennent et l'animent: la lumière et l'amour. Elle

aime la moitié de l'année. Deux fois, trois fois, elle s'impose le

périlleux bonheur de la maternité, le travail incessant d'une éducation

de hasards. Mais quand l'amour lui manque, la lumière lui reste et la

ranime. Le moindre rayon de lumière suffit pour lui rendre son chant.


C'est la fille du jour. Dès qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre

et que le soleil va paraître, elle part du sillon comme une flèche,

porte au ciel l'hymne de joie. Sainte poésie, fraîche comme l'aube, pure

et gaie comme un coeur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le

signal aux moissonneurs. «Il faut partir, dit le père; n'entendez-vous

pas l'alouette?» Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes

heures, les invite au sommeil, écarte les insectes. Sur la tête penchée

de la jeune fille à demi éveillée elle verse des torrents d'harmonie.


«Aucun gosier, dit Toussenel, n'est capable de lutter avec celui de

l'alouette pour la richesse et la variété du chant, l'ampleur et le

velouté du timbre, la tenue et la portée du son, la souplesse et

l'infatigabilité des cordes de la voix. L'alouette chante une heure

d'affilée sans s'interrompre d'une demi-seconde, s'élevant verticalement

dans les airs jusqu'à des hauteurs de mille mètres, et courant des

bordées dans la région des nues pour gagner plus haut, et sans qu'une

seule de ses notes se perde dans ce trajet immense.


«Quel rossignol pourrait en faire autant?»


C'est un bienfait donné au monde que ce chant de lumière, et vous le

retrouvez presque en tout pays qu'éclaire le soleil. Autant de contrées

différentes, autant d'espèces d'alouettes: alouettes de bois, alouettes

de prés, de buissons, de marais, alouettes de la Crau de Provence,

alouettes des craies de la Champagne, alouettes des contrées boréales de

l'un et l'autre mondes; vous les trouvez encore dans les steppes salés,

dans les plaines brûlées du vent du nord de l'affreuse tartarie.

Persévérante réclamation de l'aimable nature, tendres consolations de la

maternité de Dieu!


Mais l'automne est venue. Pendant que l'alouette fait derrière la

charrue sa récolte d'insectes, nous arrivent les hôtes des contrées

boréales: la grive exacte à nos vendanges, et, fier sous sa couronne,

l'imperceptible roi du nord. De Norwége, au temps des brouillards, nous

vient le roitelet, et, sous un sapin gigantesque, le petit magicien

chante sa chanson mystérieuse jusqu'à ce que l'excès du froid le décide

à descendre, à se mêler, à se populariser parmi les petits troglodytes

qui habitent avec nous et charment nos chaumières de leurs notes

limpides.


La saison devient rude: tous se rapprochent de l'homme. Les honnêtes

bouvreuils, couples doux et fidèles, viennent, avec un petit ramage

mélancolique, solliciter et demander secours. La fauvette d'hiver quitte

aussi ses buissons; craintive, vers le soir, elle s'enhardit à faire

entendre aux portes une voix tremblotante, monotone et d'accent

plaintif.


«Quand, par les premières brumes d'octobre, un peu avant l'hiver, le

pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de

bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attiré par le bruit de la

cognée; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui

chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le rouge-gorge,

qu'une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui

dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.


«Quand le bûcheron a rapproché l'un de l'autre les tisons de la veille,

engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sèche petillent

dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part

du feu et des joies du bûcheron.


«Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de neige; quand

on n'entend plus d'autre voix que celle des oiseaux du nord, qui

dessinent dans l'air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui

mugit et s'engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé

à voix basse, vient protester encore au nom du travail créateur contre

l'atonie universelle, le deuil et le chômage.»


Ouvrez, de grâce, donnez-lui quelques miettes, un peu de grain. S'il

voit des visages amis, il entrera dans la chambre; il n'est pas

insensible au feu; de l'hiver, par ce court été, le pauvre petit va plus

fort rentrer dans l'hiver.


Toussenel s'indigne avec raison qu'aucun poëte n'ait chanté le

rouge-gorge. Mais l'oiseau même est son poëte; si l'on pouvait écrire sa

petite chanson, elle exprimerait parfaitement l'humble poésie de sa vie.

Celui que j'ai chez moi et qui vole dans mon cabinet, faute d'auditeurs

de son espèce, se met devant la glace, et, sans me déranger, à

demi-voix, dit toutes ses pensées au rouge-gorge idéal qui lui apparaît

de l'autre côté. En voici le sens à peu près, tel qu'une main de femme a

essayé de le noter:


Je suis le compagnon

Du pauvre bûcheron.


Je le suis en automne,

Au vent des premiers froids,

Et c'est moi qui lui donne

Le dernier chant des bois.


Il est triste, et je chante

Sous mon deuil mêlé d'or.

Dans la brume pesante

Je vois l'azur encor.


Que ce chant te relève

Et te garde l'espoir!

Qu'il te berce d'un rêve,

Et te ramène au soir!


. . . . . . . . . . . .


Mais quand vient la gelée,

Je frappe à ton carreau.

Il n'est plus de feuillée,

Prends pitié de l'oiseau!


C'est ton ami d'automne

Qui revient près de toi.

Le ciel, tout m'abandonne...

Bûcheron, ouvre-moi!


Qu'en ce temps de disette,

Le petit voyageur,

Régalé d'une miette,

S'endorme à ta chaleur!


Je suis le compagnon

Du pauvre bûcheron.





LE NID.


ARCHITECTURE DES OISEAUX.



J'écris en face d'une jolie collection de nids d'oiseaux français, qu'un

de mes amis a faite pour moi. Je suis à même d'apprécier, vérifier les

descriptions des auteurs, de les améliorer peut-être, si les ressources

bien limitées du style pouvaient donner idée d'un art tout spécial,

moins analogue aux nôtres qu'on ne serait tenté de le croire au premier

coup d'oeil. Rien ne supplée ici à la vue des objets. Il faut voir et

toucher: on sent alors que toute comparaison est inexacte et fausse. Ce

sont choses d'un monde à part. Faut-il dire _au-dessus_, _au-dessous_

des oeuvres humaines? Ni l'un ni l'autre; mais différentes

essentiellement, et dont les rapports ne sont guère qu'extérieurs.


Rappelons-nous d'abord que cet objet charmant, plus délicat qu'on ne

peut dire, doit tout à l'art, à l'adresse, au calcul. Les matériaux, le

plus souvent, sont fort rustiques, pas toujours ceux qu'eût préférés

l'artiste. Les instruments sont très-défectueux. L'oiseau n'a pas la

main de l'écureuil, ni la dent du castor. N'ayant que le bec et la patte

(qui n'est point du tout une main), il semble que le nid doive lui être

un problème insoluble. Ceux que j'ai sous les yeux sont la plupart

formés d'un tissu ou enchevêtrement de mousses, petites branches

flexibles ou longs filaments de végétaux; mais c'est moins encore un

tissage qu'une condensation; un feutrage de matériaux mêlés, poussés et

fourrés l'un dans l'autre avec effort, avec persévérance: art

très-laborieux et d'opération énergique, où le bec et la griffe seraient

insuffisants. L'outil, réellement, c'est le corps de l'oiseau lui-même,

sa poitrine, dont il presse et serre les matériaux jusqu'à les rendre

absolument dociles, les mêler, les assujettir à l'oeuvre générale.


Et au dedans, l'instrument qui imprime au nid la forme circulaire n'est

encore autre que le corps de l'oiseau. C'est en se tournant constamment

et refoulant le mur de tous côtés, qu'il arrive à former ce cercle.


Donc, la maison, c'est la personne même, sa forme et son effort le plus

immédiat; je dirai sa souffrance. Le résultat n'est obtenu que par une

pression constamment répétée de la poitrine. Pas un de ces brins d'herbe

qui, pour prendre et garder la courbe, n'ait été mille et mille fois

poussé du sein, du coeur, certainement avec trouble de la respiration,

avec palpitation peut-être.


Tout autre est la demeure du quadrupède. Il naît vêtu; qu'a-t-il besoin

de nid? Aussi, ceux qui bâtissent ou creusent travaillent pour eux-mêmes

plus que pour leurs petits. La marmotte est un mineur habile dans son

oblique souterrain, qui lui sauve le vent de l'hiver. L'écureuil, d'une

main adroite, élève la jolie tourelle qui le défendra de la pluie. Le

grand ingénieur des lacs, le castor, qui prévoit la crue des eaux, se

fait plusieurs étages où il montera à volonté: tout cela pour

l'individu. L'oiseau bâtit pour la famille. Insouciant, il vivait sous

la claire feuillée, en butte à ses ennemis; mais dès qu'il n'est plus

seul, la maternité prévue, espérée, le fait artiste. Le nid est une

création de l'amour.


Aussi, l'oeuvre est empreinte d'une force de volonté extraordinaire,

d'une passion singulièrement persévérante. Vous le sentirez surtout à

ceci, qu'elle n'est pas, comme les nôtres, préparée par une charpente

qui en fixe le plan, soutient et régularise le travail. Ici le plan est

si bien dans l'artiste, l'idée si arrêtée, que sans charpente ni

carcasse, sans appui préalable, le navire aérien se bâtit pièce à pièce,

et pas une ne trouble l'ensemble. Tout vient s'y ajouter à propos,

symétriquement, en parfaite harmonie: chose infiniment difficile dans un

tel défaut d'instrument et dans ce rude effort de concentration et de

feutrage par la pression de la poitrine.


La mère ne se fie point au mâle pour tout cela, mais elle l'emploie

comme pourvoyeur. Il va chercher des matériaux, herbes, mousses, racines

ou branchettes. Mais quand le bâtiment est fait, quand il s'agit de

l'intérieur, du lit, du mobilier, l'affaire devient plus difficile. Il

faut songer que cette couche doit recevoir un oeuf infiniment prenable

au froid, dont tout point refroidi serait pour le petit un membre mort.

Ce petit naîtra nu. Le ventre, au ventre de la mère bien appliqué, ne

craindra pas le froid; mais le dos, dépouillé encore, le lit seul doit

le réchauffer: la mère est là-dessus d'une précaution, d'une inquiétude

bien difficiles à satisfaire. Le mari apporte du crin, mais c'est trop

dur: il ne servirait que dessous, et comme un sommier élastique. Il

apporte du chanvre, mais c'est trop froid: la soie ou le duvet soyeux de

certaines plantes, le coton ou la laine, sont admis seuls; ou mieux, ses

propres plumes, son duvet, qu'elle arrache et qu'elle met sous le

nourrisson.


Il est intéressant de voir le mâle en quête des matériaux, quête habile

et furtive: il craint qu'en le suivant des yeux, on n'apprenne trop bien

le chemin de son nid. Souvent, si vous le regardez, pour vous tromper,

il prend un chemin différent. Cent petits vols ingénieux répondront aux

désirs de la mère. Il suivra les brebis pour recueillir un peu de laine.

Il prendra à la basse-cour les plumes tombées de la pondeuse. Il épiera,

dans son audace, si la fermière, sous l'auvent, laisse un moment sa

pelote ou sa quenouille, et s'en ira riche d'un fil dérobé.


Les collections de nids sont fort récentes, peu nombreuses, peu riches

encore. Dans celle de Rouen, cependant, remarquable par l'arrangement,

dans celle de Paris, où se voient plusieurs très-curieux spécimens, on

distingue déjà les industries diverses qui créent ce chef-d'oeuvre du

nid. Quelle en est la chronologie, le crescendo? non d'un art à un autre

(non du maçonnage au tressage, par exemple). Mais dans chaque art, les

oiseaux qui s'y livrent vont plus ou moins haut, selon l'intelligence

des espèces, la facilité des matériaux ou l'exigence des climats.


Chez les oiseaux mineurs, le manchot, le pingouin, dont le petit, à

peine né, sautera à la mer, se contentent de faire un trou. Mais le

guêpier, l'hirondelle de mer, qui doivent élever leurs petits, se

creusent sous la terre une véritable habitation, très-bien

proportionnée, non sans quelque géométrie. Ils la meublent de plus et la

jonchent de matières molles sur lesquelles le petit sentira moins la

dureté ou la fraîcheur du sol humide.


Dans les oiseaux maçons, le flamant, qui élève la boue en pyramide pour

isoler ses oeufs de la terre inondée, et les couve debout sous ses

longues jambes, se contente d'une oeuvre grossière. C'est encore un

manoeuvre. Le vrai maçon, c'est l'hirondelle qui suspend sa maison aux

nôtres.


La merveille du genre est peut-être l'étonnant cartonnage que travaille

la grive. Son nid, fort exposé sous l'humide abri des vignes, est de

mousse au dehors et échappe aux yeux, mêlé à la verdure; mais regardez

dedans: c'est une coupe admirable de propreté, de poli, de luisant, qui

ne cède point au verre. On pourrait s'y mirer.


L'art rustique, et propre aux forêts, de la charpente, du menuisage, de

la sculpture en bois, a son infime essai dans le toucan, dont le bec est

énorme, mais faible et mince; il ne s'attaque qu'aux arbres vermoulus.

Le pic, mieux armé, on l'a vu, peut davantage; c'est le vrai

charpentier; mais l'amour vient, c'est le sculpteur.


Infinie en genres, en espèces, est la corporation des vanniers, des

tisseurs. Marquer leur point de départ, leur progrès et le terme d'une

industrie si variée, ce serait un très-long travail.


Les oiseaux de rivage tressent déjà, mais avec peu d'adresse. Pourquoi

feraient-ils plus? Vêtus si bien par la nature d'une plume onctueuse et

presque impénétrable, ils comptent moins avec les éléments. Leur grand

art est la chasse; toujours au maigre et faiblement nourris, les

piscivores sont dominés par un estomac exigeant.


Le tressage fort élémentaire des hérons, des cigognes, est dépassé déjà,

non de beaucoup, par les vanniers des bois, par le geai, le moqueur,

l'étourneau, le bouvreuil. Leur famille plus nombreuse leur impose un

travail plus grand. Ils fondent des assises grossières, mais par-dessus

adaptent un panier plus ou moins élégant, un tressage de racines et

bûchettes fortement liées. La cistole entrelace délicatement trois

roseaux dont les feuilles, mêlées au tissu, en font la base mobile et

sûre; il ondule avec elle. La mésange suspend son berceau en forme de

bourse par un côté, et se confie au vent pour bercer sa famille.


Le serin, le chardonneret, le pinson, sont des feutreurs habiles. Ce

dernier, inquiet, défiant, colle à l'ouvrage fait, avec beaucoup d'art

et d'adresse, des lichens blancs, dont la moucheture désoriente

entièrement le chercheur, et lui fait prendre ce charmant nid, si bien

dissimulé, pour un accident de verdure, une chose fortuite et naturelle.


Le collage et le feutrage jouent au reste un grand rôle dans l'oeuvre

même des tisseurs. On aurait tort d'isoler trop ces arts.

L'oiseau-mouche consolide avec la gomme des arbres sa petite maison. La

plupart des autres y emploient la salive. Quelques-uns, chose étrange!

subtile invention de l'amour, y joignent l'art pour lequel leurs organes

leur donnent le moins de secours. Un sansonnet américain parvient à

coudre des feuilles avec son bec, et très-adroitement.


Quelques tresseurs habiles, non contents du bec, y joignent le pied. La

chaîne préparée, ils la fixent du pied, pendant que le bec y insère la

trame. Ils deviennent de vrais tisserands.


L'adresse ne manque pas, en résumé. Elle est même étonnante; mais les

instruments manquent. Ils sont étrangement impropres à ce qu'ils ont à

faire. La plupart des insectes sont en comparaison merveilleusement

armés, ustensilés. Ce sont de véritables ouvriers qui naissent tels.

L'oiseau ne l'est que pour un temps, par l'inspiration de l'amour.





VILLES DES OISEAUX.


ESSAIS DE RÉPUBLIQUE.



Plus j'y songe, plus je vois que l'oiseau n'est pas, comme l'insecte, un

animal industriel. C'est le poëte de la nature, le plus indépendant des

êtres, d'une vie sublime, aventureuse, au total, très-peu protégée.


Entrons dans les forêts sauvages de l'Amérique, examinons les moyens de

sûreté qu'inventent ou possèdent les êtres isolés. Comparons les

ressources de l'oiseau, l'effort de son génie, aux inventions de son

voisin, l'homme, qui vit aux mêmes lieux. La différence fait honneur à

l'oiseau; l'invention humaine est tout offensive. L'indien a trouvé le

casse-tête, le couteau de pierre à scalper; l'oiseau n'a trouvé que le

nid.


Pour la propreté, la chaleur, pour la grâce élégante, le nid est

supérieur de tout point au wigwam de l'indien, à la case du nègre, qui

souvent, en Afrique, n'est qu'un baobab creusé par le temps.


Le nègre n'a pas encore trouvé la porte; sa maison reste ouverte. Contre

l'invasion nocturne des bêtes, il en obstrue l'entrée d'épines.


L'oiseau non plus ne sait fermer son nid. Quelle sera sa défense? Grande

et terrible question.


Il fait l'entrée étroite et tortueuse. S'il choisit un nid naturel,

comme fait la sistelle, au creux d'un arbre, il en rétrécit l'ouverture

par un habile maçonnage. Plusieurs, comme le fournier, bâtissent un nid

double en deux appartements: dans l'alcôve couve la mère; au vestibule

veille le père, sentinelle attentive, pour repousser l'invasion.


Que d'ennemis à craindre! serpents, hommes ou singes, écureuils! Et que

dis-je? les oiseaux eux-mêmes. Ce peuple aussi a ses voleurs. Les

voisins aident parfois le faible à recouvrer son bien, à chasser par la

force l'injuste usurpateur. On assure que les freux (espèces de

corneilles) poussent plus loin l'esprit de justice. Ils ne pardonnent

pas au jeune couple qui, pour être plus tôt en ménage, vole les

matériaux, le mobilier d'un autre nid. Ils se mettent huit ou dix

ensemble pour mettre en pièces le nid coupable, détruisent de fond en

comble cette maison de vol. Et les voleurs punis s'en vont bâtir au

loin, forcés de tout recommencer.


N'est-ce pas là une idée de la propriété et du droit sacré du travail?


Où en trouver les garanties, et comment assurer un commencement d'ordre

public? Il est curieux de savoir comment les oiseaux ont résolu la

question.


Deux solutions se présentaient: la première était l'_association_,

l'organisation d'un gouvernement qui concentrât la force, et de la

réunion des faibles fît une puissance défensive. La seconde (mais

miraculeuse? impossible? imaginative?) aurait été la réalisation de la

_ville aérienne_ d'Aristophane, la construction d'une demeure gardée,

par sa légèreté, des lourds brigands de l'air, inaccessible aux

approches des brigands de la terre, au chasseur, au serpent.


Ces deux choses, l'une difficile, l'autre qui semble impossible,

l'oiseau les a réalisées.


L'association d'abord et le gouvernement. La monarchie est l'essai

inférieur. De même que les singes ont un roi qui conduit chaque bande,

plusieurs espèces d'oiseaux, dans les dangers surtout, paraissent suivre

un chef.


Les fourmiliers ont un roi; les oiseaux de paradis ont un roi. Le tyran

intrépide, petit oiseau d'audace extraordinaire, couvre de son abri des

espèces plus grosses, qui le suivent et se fient à lui. On assure que le

noble épervier, réprimant ses instincts de proie pour certaines espèces,

laisse nicher sous lui, autour de lui, des familles craintives qui

croient à sa générosité.


Mais l'association la plus sûre est celle des égaux. L'autruche, le

manchot, une foule d'espèces, s'unissent pour cela. Plusieurs espèces,

unies pour voyager, forment, au moment de l'émigration, des républiques

temporaires. On sait la bonne entente, la gravité républicaine, la

parfaite tactique des cigognes et des grues. D'autres, plus petits et

moins armés, dans des climats d'ailleurs où la nature, cruellement

féconde, leur engendre sans cesse de redoutables ennemis, n'osent pas

s'écarter les uns des autres, rapprochent leurs demeures sans les

confondre, et sous un toit commun vivant en cellules à part, forment de

véritables ruches.


La description donnée par Paterson paraissait fabuleuse. Mais elle a été

confirmée par Levaillant, qui trouva souvent en Afrique, étudia,

anatomisa cette étrange cité. La gravure donnée dans l'_Architecture of

birds_ fait mieux comprendre son récit. C'est l'image d'un immense

parapluie posé sur un arbre et couvrant de son toit commun plus de trois

cents habitations. «Je me le fis apporter, dit Levaillant, par plusieurs

hommes qui le mirent sur un chariot. Je le coupai avec une hache, et je

vis que c'était surtout une masse d'herbe de bosman, sans aucun mélange,

mais si fortement tressée qu'il était impossible à la pluie de le

traverser. Cette masse n'est que la charpente de l'édifice: chaque

oiseau se construit un nid particulier sous le pavillon commun. Les nids

occupent seulement le rebord du toit; la partie supérieure reste vide,

sans cependant être inutile: car, s'élevant plus que le reste, elle

donne au tout une inclinaison suffisante, et préserve ainsi chaque

petite habitation. En deux mots, qu'on se figure un grand toit oblique

et irrégulier, dont tous les bords à l'intérieur sont garnis de nids

serrés l'un contre l'autre, et l'on aura une idée exacte de ces

singuliers édifices.


«Chaque nid a trois ou quatre pouces de diamètre, ce qui est suffisant

pour l'oiseau: mais, comme ils sont en contact l'un avec l'autre autour

du toit, ils paraissent à l'oeil ne former qu'un seul bâtiment, et ne

sont séparés que par une petite ouverture qui sert d'entrée au nid, et

souvent une seule entrée est commune à trois nids, dont l'un est au

fond, et les deux autres de chaque côté. Il y avait 320 cellules, ce qui

ferait 640 habitants, si chacune refermait un couple, ce dont on peut

douter. Chaque fois, pourtant, que j'ai tiré sur un essaim, j'ai tué en

même nombre les mâles et les femelles.»


Louable exemple! digne d'imitation!... Je voudrais seulement croire que

la fraternité de ces pauvres petits est une garantie suffisante. Leur

nombre et leur bruit peuvent parfois alarmer l'ennemi, inquiéter le

monstre, lui faire prendre un autre chemin. Mais pourtant s'il

s'obstine; si, fort de sa peau écaillée, le boa, sourd aux cris, monte à

l'assaut, envahit la cité au temps où les petits n'ont pas encore de

plumes pour voler, ce nombre ne peut guère que multiplier les victimes.


Reste l'idée d'Aristophane, _la cité aérienne_, s'isoler de la terre, de

l'eau, et bâtir dans les airs.


Ceci est un coup de génie. Et pour le faire, il fallait le miracle des

deux premières puissances qui soient au monde: de l'amour, de la peur.


De la peur la plus vive, de celle qui vous glace le sang: si, regardant

dans un trou d'arbre, la tête noire et plate d'un froid reptile se lève

et vous siffle au visage, homme et fort, vous tremblez.


Combien plus doit frémir, s'abîmer d'épouvante la faible créature

désarmée, prise en son nid, et sans pouvoir se servir de ses ailes!


La découverte de la ville aérienne s'est faite au pays des serpents.


L'Afrique, terre des monstres, dans les horribles sécheresses, les voit

couvrir la terre. L'Asie, sur son brûlant rivage de Bombay, dans ses

forêts où le limon fermente, les fait pulluler et grossir; se gonfler de

venin. Aux Moluques, ils sont innombrables.


De là l'inspiration de la _Loxia pensilis_ (gros-bec des Philippines).

Tel est le nom du grand artiste.


Il choisit un bambou, tout près des eaux. Aux branches de cet arbre, il

suspend délicatement des filaments de plantes. D'avance, il sait le

poids du nid, et ne se trompe pas. Aux filaments, il attache une à une

(ne s'appuyant sur rien et travaillant en l'air) des herbes assez dures.

L'ouvrage est infiniment long et fatigant; il suppose une patience, un

courage infinis.


Le vestibule seul n'est pas moins qu'un cylindre de douze à quinze pieds

qui pend sur l'eau, l'ouverture par en bas, de sorte qu'on entre en

montant. L'extrémité d'en haut semble une gourde ou un sac gonflé, comme

la cornue d'un chimiste. Parfois, cinq ou six cents nids semblables

pendent à un seul arbre.


Voilà ma ville aérienne, non rêvée et fantastique, comme celle

d'Aristophane, mais certaine, réalisée, répondant aux trois conditions,

sûre du côté de l'eau et de la terre, même inaccessible aux brigands de

l'air par ses étroites ouvertures, où l'on n'entre qu'en montant avec

tant de difficulté.


Maintenant, ce qu'on dit à Colomb quand il défia de faire tenir un oeuf

debout, vous le direz peut-être à l'ingénieux oiseau pour sa cité

suspendue. Vous lui direz: «C'était bien simple.» À quoi l'oiseau

répondra, comme Colomb: «Que ne le trouviez-vous?»





ÉDUCATION



Voilà donc le nid fait, et garanti par tous les moyens de prudence qu'a

pu trouver la mère. Elle s'arrête sur son oeuvre finie, et rêve l'hôte

nouveau qu'il contiendra demain.


À ce moment sacré, ne devons-nous pas, nous aussi, réfléchir, et nous

demander ce que contient ce coeur de mère?


Une âme? oserons-nous dire que cette ingénieuse architecte, cette mère

tendre ait une âme?


Bien des personnes, du reste, fort sensibles et fort sympathiques, se

récrieraient, repousseraient cette idée si naturelle comme une

scandaleuse hypothèse.


Leur coeur les y mènerait; leur esprit les en éloigne, du moins leur

éducation, telle idée qu'on a de bonne heure imposée à leur esprit.


Les _bêtes_ ne sont que des machines, des automates mécaniques; ou, si

l'on croit voir en elles des lueurs de sensibilité et de raison, c'est

le pur effet de l'_instinct_. Mais l'instinct, qu'est-ce que c'est? Je

ne sais quel sixième sens qui ne se définit pas, qui a été mis en elles,

non acquis par elles-mêmes, force aveugle qui agit, construit et fait

mille choses ingénieuses, sans qu'elles en aient conscience, sans que

leur activité personnelle y soit pour rien.


S'il en est ainsi, cet instinct sera une chose invariable, et ses

oeuvres seront choses immuablement régulières, que le temps ni les

circonstances ne diversifieront jamais.


Les esprits indifférents, distraits, occupés ailleurs, qui n'ont pas le

temps d'observer, recevront ceci sur parole. Pourquoi pas? Au premier

coup d'oeil, tels actes des animaux, telles oeuvres aussi, paraissent _à

peu près_ régulières. Pour en juger autrement, peut-être il faudrait

plus d'attention, de suite, de temps et d'étude, que la chose n'en vaut

la peine.


Ajournons cette dispute, et voyons l'objet lui-même. Prenons le plus

humble exemple, un exemple individuel; faisons appel à nos yeux, à notre

observation propre, telle que chacun peut la faire avec le sens le plus

vulgaire.


Qu'on me permette de donner ici bonnement et simplement le journal de ma

serine Jonquille, comme je l'écrivis heure par heure à la naissance de

son premier enfant; journal très-exact, et, bref, acte de naissance

authentique:


«Il faut dire d'abord que Jonquille était née en cage et n'avait pas vu

faire de nid. Dès que je la vis agitée de sa maternité prochaine, je lui

ouvris souvent la porte, et la laissai libre de recueillir dans

l'appartement les éléments de la couche dont aurait besoin le petit.

Elle les ramassait en effet, mais sans savoir les employer. Elle les

réunissait, les poussait et les fourrait dans quelque coin de la cage.

Il était très-évident que l'art de la construction n'était point inné en

elle, que (tout comme l'homme) l'oiseau ne sait pas sans avoir appris.


«Je lui donnai le nid tout fait, du moins la petite corbeille qui fait

la charpente et les murs de la construction. Elle fit alors le matelas,

et feutra tellement quellement les parois. Elle couva ensuite son oeuf

pendant seize jours avec une persévérance, une ferveur, une dévotion

maternelle étonnantes, sortant à peine quelques minutes par jour de

cette position si fatigante, et seulement lorsque le mâle voulait bien

la remplacer.


«Le seizième jour à midi, la coquille fut cassée en deux, et on vit

ramper dans le nid de petites ailes sans plumes, de petits pieds,

quelque chose qui travaillait à se dégager entièrement de l'enveloppe.

Le corps était un gros ventre, arrondi comme une boule. La mère, avec de

grands yeux, le cou en avant, les ailes frémissantes, du bord du panier,

regardait l'enfant et me regardait aussi, comme en disant: _N'approchez

pas!_


«Sauf quelques longs duvets aux ailes et à la tête, il était tout à fait

nu.


«Ce premier jour, elle lui donna seulement à boire. Il ouvrait cependant

déjà un bec fort raisonnable.


«De temps en temps, pour le faire mieux respirer, elle s'écartait un

peu, puis le remettait sous son aile et le frictionnait délicatement.


«Le second jour, il mangea, mais une becquée fort légère, de mouron,

bien préparée, apportée par le père d'abord, reçue par la mère et

transmise par elle avec de petits cris. Vraisemblablement c'était moins

nourriture que purgation.


«Tant que l'enfant a ce qu'il faut, elle laisse le père voler, aller et

venir, vaquer à ses occupations. Mais dès que l'enfant demande, la mère,

de sa plus douce voix, appelle le nourricier, qui remplit son bec,

arrive en hâte et lui transmet l'aliment.


«Le cinquième jour, les yeux sont moins proéminents; le sixième au

matin, des plumes percent le long des ailes, et le dos se rembrunit; le

huitième, l'enfant ouvre les yeux quand on l'appelle, et commence à

bégayer; le père hasarde de nourrir le petit lui-même. La mère prend des

vacances et fait de fréquentes absences. Elle se pose souvent au bord,

et contemple amoureusement son enfant. Mais celui-ci s'agite, sent le

besoin du mouvement. Pauvre mère! dans bien peu il voudra t'échapper.


«Dans cette première éducation de la vie élémentaire et passive encore,

comme dans la seconde (active, celle du vol), dont je parlerai, ce qui

était évident, perceptible à chaque moment, c'est que tout était

proportionné avec une prudence infinie à la chose la moins prévue, chose

essentiellement variable, la force individuelle de l'enfant; les

quantités, les qualités, le mode de la préparation alimentaire, les

soins de réchauffement, de friction et de propreté, administrés avec une

adresse et une attention de détails, nuancés selon l'occurence, tels que

la femme la plus délicate, la plus prévoyante, y aurait à peine atteint.


«Quand je voyais son coeur battre avec violence, son oeil s'illuminer en

regardant son cher trésor, je disais: «Ferais-je autrement près du

berceau de mon fils?»


Ah! si c'est là une machine, que suis-je moi-même? et qui prouve alors

que je suis une personne? S'il n'y a pas là une âme, qui me répond de

l'âme humaine? À quoi se fier donc alors? Et tout ce monde n'est-il pas

un rêve, une fantasmagorie, si, des actes les plus personnels, les plus

manifestement raisonnés et calculés, je dois conclure qu'il n'y a rien

qu'absence de la raison, mécanisme, automatisme, une espèce de pendule

qui joue la vie et la pensée!


Notez que notre observation portait sur un être captif qui opérait dans

des circonstances fatales et déterminées de logement, de nourriture,

etc., etc. Mais combien son action eût-elle été encore plus évidemment

choisie, voulue et réfléchie, si tout cela s'était passé dans la liberté

des forêts, où elle eût dû s'inquiéter de tant d'autres circonstances

auxquelles la captivité la dispensait de songer! Je pense surtout aux

soins de sécurité, qui pour l'oiseau sont peut-être les premiers dans la

vie sauvage, et qui plus qu'aucune chose exercent et constatent son

libre génie.


Cette première initiation à la vie, dont je viens de donner un exemple,

est suivie de ce que j'appellerais l'_éducation professionnelle_; chaque

oiseau a un métier.


Éducation plus ou moins laborieuse selon le milieu et les circonstances

où est placée chaque espèce. Celle de la pêche, par exemple, est simple

pour le manchot, qui, peu ingambe, a assez de peine pour mener le petit

à la mer; sa grande nourrice l'attend et lui tient la nourriture prête;

il n'a qu'à ouvrir le bec. Chez le canard, cette éducation est plus

compliquée. J'observais, cet été, sur un étang de Normandie, une cane,

suivie de sa couvée, qui donnait sa première leçon. Les nourrissons,

attroupés, avides, ne demandaient qu'à vivre. La mère, docile à leurs

cris, plongeait au fond de l'eau, rapportant quelque vermisseau ou un

petit poisson qu'elle distribuait avec impartialité, ne donnant jamais

deux fois de suite au même caneton.


Le plus touchant dans ce tableau, c'est que la mère, dont sans doute

l'estomac réclamait aussi, ne gardait rien pour elle et semblait

heureuse du sacrifice. Sa préoccupation visible était d'amener sa

famille à faire comme elle, à disparaître intrépidement sous l'eau pour

saisir la proie. D'une voix presque douce, elle sollicitait cet acte de

courage et de confiance. J'eus le bonheur de voir l'un après l'autre

chacun des petits plonger, peut-être en frémissant, au fond du noir

abîme. L'éducation venait d'être achevée.


Éducation fort simple, et d'un des métiers inférieurs. Resterait à

parler de celle des arts, de l'art du vol, de l'art du chant, de l'art

architectural. Rien de plus compliqué que l'éducation de certains

oiseaux chanteurs. La persévérance du père, la docilité des petits, sont

dignes de toute admiration.


Et cette éducation s'étend au delà de la famille. Les rossignols, les

pinsons, jeunes encore ou moins habiles, savent écouter et profiter

auprès de l'oiseau supérieur qu'on leur donne pour maître. Dans les

palais de Russie où on a ce noble goût oriental pour le chant de Bulbul,

on voit parfois de ces écoles. Le maître rossignol, dans sa cage

suspendue au centre d'une salle, a autour de lui ses disciples dans

leurs cages respectives. On paye tant par heure pour qu'ils viennent

écouter et prendre leçon. Avant que le maître chante, ils jasent entre

eux, gazouillent, se saluent et se reconnaissent. Mais dès que le

puissant docteur, d'un impérieux coup de gosier, comme d'une fine cloche

d'acier, a imposé le silence, vous les voyez écouter avec une déférence

sensible, puis timidement répéter. Le maître, avec complaisance, revient

aux principaux passages, corrige, rectifie doucement. Quelques-uns alors

s'enhardissent et, par quelques accords heureux, essayent de

s'harmoniser à cette mélodie supérieure.


Une éducation si délicate, si variée, si compliquée, est-elle d'une

machine, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître une

âme?


Ouvrons les yeux à l'évidence. Laissons là les préjugés, les choses

apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de quelque dogme qu'on

parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la bête.

Combien n'est-il pas plus grand s'il a créé des personnes, des âmes et

des volontés, que s'il a construit des machines!


Laissez l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse

une âme pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frères.


Que sont-ils? des âmes ébauchées, des âmes spécialisées encore dans

telles fonctions de l'existence, des candidats à la vie plus générale et

plus vastement harmonique où est arrivée l'âme humaine.


Y viendront-ils? et comment? Dieu s'est réservé ces mystères.


Ce qui est sûr, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut.


Ceux-ci sont, sans métaphore, les petits enfants de la nature,

nourrissons de la Providence, qui s'essayent à sa lumière pour agir,

penser, qui tâtonnent, mais peu à peu iront plus loin.


ô pauvre enfantelet! du fil de tes pensées

L'échevelet n'est encor débrouillé...


Âmes d'enfants, en réalité; mais, bien plus que celles des enfants de

l'homme, douces, résignées et patientes. Voyez dans quelle débonnaireté

muette la plupart supportent (comme nos chevaux) les mauvais

traitements, les coups, les blessures! Tous savent porter la maladie,

tous la mort. Ils s'en vont à part, s'enveloppent de silence, se

couchent et se cachent; cette douceur leur sert souvent des remèdes les

plus efficaces. Sinon, ils acceptent leur sort, passent comme s'ils

s'endormaient.


Aiment-ils autant que nous? Comment en douter, quand on voit les plus

timides devenir tout à coup héroïques pour défendre leurs petits et leur

famille? Le dévouement de l'homme qui brave la mort pour ses enfants,

vous le retrouverez tous les jours chez le tyran, chez le martin, qui

non-seulement résiste à l'aigle, mais le poursuit avec une fureur

héroïque.


Voulez-vous voir deux choses étonnamment analogues? Regardez d'une part

la femme au premier pas de l'enfant, et d'autre part l'hirondelle au

premier vol du petit.


C'est la même inquiétude, les mêmes encouragements, les exemples et les

avis, la sécurité affectée, au fond la peur, le tremblement...

«Rassure-toi... rien n'est plus facile.» En réalité, les deux mères

frémissent intérieurement.


Les leçons sont curieuses. La mère se lève sur ses ailes; il regarde

attentivement et se soulève un peu aussi. Puis, vous la voyez voleter;

il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait

dans le nid... La difficulté commence pour se hasarder d'en sortir. Elle

l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet

récompense, elle essaye de l'attirer par l'appât d'un moucheron.


Le petit hésite encore. Et mettez-vous à sa place. Il ne s'agit pas ici

de faire un pas dans une chambre, entre la mère et la nourrice, pour

tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'église, qui professe au haut

de sa tour la première leçon de vol, a peine à enhardir son fils, à

s'enhardir peut-être elle-même à ce moment décisif. Tous deux, j'en suis

sûr, du regard plus d'une fois mesurent l'abîme et regardent le pavé...

Pour moi, je vous le déclare, le spectacle est grand, émouvant. Il faut

_qu'il croie_ sa mère, il faut _qu'elle se fie à l'aile_ du petit si

novice encore... Des deux côtés, Dieu exige un acte de foi, de courage.

Noble et sublime point de départ!... Mais il a cru, il est lancé, et il

ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du

ciel, des cris rassurants de sa mère... Tout est fini... Désormais, il

volera indifférent par les vents et par les orages, fort de cette

première épreuve où il a volé dans la foi.





LE ROSSIGNOL, L'ART et L'INFINI.



Le célèbre Pré-aux-Clercs, aujourd'hui marché Saint-Germain, est, comme

on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris. Lieu curieux à

plus d'un titre. C'est une vaste ménagerie, fréquemment renouvelée,

musée mobile et curieux de l'ornithologie française.


D'autre part, un tel encan d'êtres vivants, après tout, de captifs dont

un grand nombre sentent vivement la captivité, d'esclaves que le

marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle

indirectement les marchés de l'Orient, les encans d'esclaves humains.

Les esclaves ailés, sans savoir nos langues, n'expriment pas moins

clairement la pensée de l'esclavage, les uns nés ainsi, résignés,

ceux-là sombres et muets, rêvant toujours la liberté. Quelques-uns

paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander

qu'un bon maître. Que de fois nous vîmes un chardonneret intelligent, un

aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non

équivoque qui disait: «achète-moi!»


Un dimanche de cet été, nous y fîmes une visite que nous n'oublierons

jamais. Le marché n'était pas riche, encore moins harmonieux: les temps

de mue et de silence avaient commencé. Nous n'en fûmes pas moins saisi

et vivement intéressé de la naïve attitude de quelques individus. Le

chant, le plumage, ces deux hauts attributs de l'oiseau, préoccupent

ordinairement, et empêchent d'observer leur vive et originale pantomime.

Un seul, le moqueur d'Amérique, a le génie du comédien, marquant tous

ses chants d'une mimique strictement appropriée à leur caractère et

souvent très-ironique. Nos oiseaux n'ont pas cet art singulier; mais,

sans art et à leur insu, ils expriment, par des mouvements

significatifs, souvent pathétiques, ce qui traverse leur esprit.


Ce jour, la reine du marché était une fauvette à tête noire, oiseau

artiste de grand prix, mis à part dans l'étalage, au-dessus des autres

cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et charmante;

en elle tout était grâce. Formée à la captivité dans une longue

éducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner à l'âme

que des impressions douces, heureuses. C'était visiblement un être tout

suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se

mouvoir, je croyais l'entendre chanter.


Plus bas, bien plus bas, dans une étroite cage, un oiseau un peu plus

gros, fort inhumainement resserré, donnait une impression bizarre et

toute contraire. C'était un pinson, et le premier que j'aie vu aveugle.

Nul spectacle plus pénible. Il faut avoir une nature étrangère à toute

harmonie, une âme barbare, pour acheter par une telle vue le chant de

cette victime. Son attitude tourmentée, laborieuse, me rendait son chant

douloureux. Le pis, c'est qu'elle était humaine: elle rappelait les

tours de tête et d'épaules disgracieux que se donnent souvent les myopes

ou les hommes devenus aveugles. Tel n'est jamais l'aveugle-né. Dans un

effort violent, mais constant, devenu un tic, la tête inclinée à droite,

de ses yeux vides, il cherchait la lumière. Le cou tendait à rentrer

dans les épaules et se gonflait comme pour y prendre plus de force, cou

tors, épaules un peu bossues. Ce malheureux virtuose, qui chantait quand

même, contrefait et déformé, eût été une image basse des laideurs de

l'esclave artiste, s'il n'eût été ennobli par cet indomptable effort de

poursuivre la lumière, la cherchant toujours en haut, et puisant

toujours son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gardé dans

l'esprit.


Médiocrement éducable, cet oiseau répète, d'un merveilleux timbre

d'acier, la chanson de son bois natal, et de l'accent particulier du

canton où il est né: autant de dialectes de pinsons que de cantons

différents. Il se reste fidèle à lui-même; il ne chante que son berceau,

et cela d'une même note, mais d'une âpre passion, d'une émulation

extraordinaire. Mis en face d'un rival, il la redira huit cents fois de

suite; parfois, il en meurt. Je ne m'étonne pas que les belges célèbrent

avec passion les combats de ce héros du chant national, du chantre de

leurs forêts d'Ardennes, décernent des prix, des couronnes, même des

arcs de triomphe à ces dévouements suprêmes, qui donnent la vie pour la

victoire.


Plus bas encore que le pinson, et dans une misérable cage fort petite,

peuplée pêle-mêle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort

différentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingué,

un jeune rossignol pris le matin même. L'oiseleur, par un habile

machiavélisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits

esclaves fort gais et déjà tout faits à la réclusion. C'étaient de

jeunes troglodytes, nés en cage et récemment; il avait fort bien calculé

que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes

douleurs.


Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu'aucune de

celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en

soi, qui ne voulait que ténèbres. Il était au plus loin reculé dans

l'ombre, au fond de la cage, caché à demi au fond d'une petite

mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées,

fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les

jeux folâtres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient

souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni

manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien,

étaient, dans sa cruelle douleur, _un effort pour ne pas être_, un

suicide intentionnel. D'esprit, il embrassait la mort, et mourait,

autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité

extérieure.


Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien

d'amer, rien de colérique, rien de ce qui eût rappelé son voisin, l'âpre

pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmentée. Même

l'indiscrétion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se

jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque

d'impatience. Il disait visiblement: «Qu'importe à celui qui n'est

plus?» Quoique ses yeux fussent fermés, je n'en lisais pas moins en lui.

Je sentais une âme d'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel

et sans dureté contre la barbarie du monde et la férocité du sort. Et

c'est de cela qu'il vivait, c'est par là qu'il ne mourait pas, trouvant

en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordial inhérent à sa

nature: _la lumière intérieure, le chant_. Ces deux mots disent même

chose en langue de rossignol.


Je compris qu'il ne mourait pas, parce qu'alors même, malgré lui, malgré

ce goût de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son coeur chantait le

chant muet que j'entendais parfaitement:


_Lascia che io pianga!

La libertà..._

la liberté!... Laissez-moi, que je pleure!


Je ne m'étais pas attendu à retrouver là ce chant qui jadis, par une

autre bouche (une bouche qui ne s'ouvrira plus), m'avait déjà mordu le

coeur, et mis là une blessure que le temps n'effacera pas.


Je demandais à son geôlier si l'on pouvait l'acheter. Cet homme rusé me

répondit qu'il était trop jeune pour être vendu, qu'il ne mangeait pas

encore seul: chose fausse évidemment, car il n'était pas de l'année,

mais il le gardait pour le vendre à l'hiver, lorsque la voix, revenue,

lui donnerait un haut prix. Un tel rossignol né libre, qui seul est le

vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui naît en cage: il

chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature et les

regrettant. La meilleure part du génie du grand artiste est la

douleur...


_Artiste!_ J'ai dit ce mot, et je ne m'en dédis pas. Ce n'est pas une

analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c'est la

chose elle-même.


Le rossignol, à mon sens, n'est pas le premier, mais le seul, dans le

peuple ailé, à qui l'on doive ce nom.


Pourquoi? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son

chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul, il est fécond et varié par

lui-même; les autres le sont par l'enseignement et l'imitation. Seul, il

les résume, les contient presque tous: chacun d'eux, des plus brillants,

donne un couplet du rossignol.


Un seul oiseau avec lui, dans le naïf et le simple, atteint des effets

sublimes: c'est l'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est

inspiré de la lumière, tellement qu'en captivité, seul, privé d'amour,

elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans l'ombre, puis

tout à coup rendu au jour, il délire d'enthousiasme, il éclate en

hymnes. Il y a, toutefois, cette différence: l'alouette ne chante pas la

nuit; elle n'a pas la mélodie nocturne, l'entente des grands effets du

soir, la profonde poésie des ténèbres, la solennité de minuit, les

aspirations d'avant l'aube, enfin ce poëme si varié qui nous traduit,

nous dévoile, en toutes ses péripéties, un grand coeur plein de

tendresse. L'alouette a le génie lyrique; le rossignol a l'épopée, le

drame, le combat intérieur: de là une lumière à part. En pleines

ténèbres, il voit dans son âme et dans l'amour; par moments, au delà, ce

semble, de l'amour individuel, dans l'océan de l'Amour infini.


Comment ne pas l'appeler artiste? Il en a le tempérament au degré

suprême où l'homme l'a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités,

défauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, défiant, mais

point du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que

seul. Il est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. «Il se

crèverait à chanter,» dit un de ses historiens. Il s'écoute, il

s'établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre. Nerveux à

l'excès, on le voit, en captivité, tantôt dormir longtemps le jour avec

des rêves agités, parfois se débattre, veiller et se démener. Il est

sujet aux attaques de nerfs, à l'épilepsie.


Il est bon, il est féroce. Je m'explique. Son coeur est tendre pour les

faibles et les petits; donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les

prend à coeur; mâle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement,

comme ferait une femelle. D'autre part il est extrêmement âpre à la

proie, engloutissant et avide; la flamme qui brûle en lui et le tient

presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du

renouvellement: et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend

si aisément. Il suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout,

quand il s'épuise à chanter dans toute la longueur des nuits. À

l'aurore, exténué, faible, avide, il se jette à l'aveugle sur l'appât.

Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il

vient également se faire prendre.


Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutôt de

couvrir à l'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait

par sa violence effarée et ses mouvements.


Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile: c'est là

ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non-seulement

le plus inspiré, mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus

laborieux.


C'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter

attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu à peu leurs

fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.


Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-même, se

juger, se perfectionner, s'écouter sur de nouveaux thèmes! Cette

persévérance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d'une

religion intérieure, c'est la moralité de l'artiste, son sacre divin,

qui le met à part, ne permettant pas de le confondre avec le vain

improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple écho de la

nature.


Ainsi l'amour et la lumière sont sans doute son point de départ; mais

l'art même, l'amour du beau, confusément entrevus et très-vivement

sentis, sont un second aliment qui soutient son coeur et lui donne un

souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.


La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet, et de faire

plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de

traverser le possible, et de voir encore au delà.


De là de grandes tristesses, une source intarissable de mélancolie; de

là le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les

autres oiseaux s'en étonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce

qu'il regrette. Heureux, libre en sa forêt, il ne leur répond pas moins

par ce que, dans son silence, chantait mon captif:


_Lascia ch' io pianga!_





SUITE DU ROSSIGNOL.



Les temps de silence ne sont pas stériles pour le rossignol: il se

recueille et réfléchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il

essaya lui-même; il les modifie et les améliore avec un goût, un tact

parfait. Aux fausses notes d'un maître ignorant, il substitue des

variantes harmoniques, ingénieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et

qu'il n'avait pas répété, il le reproduit alors; mais vraiment sien,

approprié à son génie et devenu une mélodie de rossignol.


«Ne vous découragez pas, dit un vieil et naïf auteur, si le jeune oiseau

ne veut pas répéter votre leçon et continue à gazouiller; bientôt il

vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mémoire des leçons reçues pendant

l'automne et l'hiver, _temps propre à méditer, par la longueur des

nuits_; il les redira au printemps.»


Il est fort intéressant de suivre pendant l'hiver les pensées du

rossignol dans la cage obscure, enveloppée de drap vert qui trompe un

peu son regard et lui rappelle sa forêt. Dès décembre, il commence à

rêver tout haut, à discourir, à décrire en notes émues ce qui se passe

devant son esprit, les objets absents, aimés. Peut-être oublie-t-il

alors qu'il n'a pas pu émigrer, et se croit-il arrivé en Afrique ou en

Syrie, aux contrées d'un meilleur soleil. Peut-être il le voit, ce

soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des

poëtes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (_Ô soleil, ô mer, ô

rose!..._ Rückert).


Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathétique, d'un accent

si élevé, n'est autre chose que lui-même, sa vie d'amour et de combat,

son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aimé qui les

transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie

ailée, que la nôtre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui répond; il

se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par

de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui

apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la

pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Il s'y croit, il ferme

les yeux, complète cette illusion. L'oeuf est éclos, le miracle de son

Noël en est sorti, son fils, le futur rossignol, déjà grand et

mélodieux; il écoute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la

future chanson de son fils.


Tout cela, bien entendu, dans une confusion poétique, où les obstacles,

les combats coupent et troublent la fête d'amour. Nul bonheur ici-bas

n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite;

il lutte manifestement contre l'adversaire invisible, _l'autre_,

l'indigne rival qui est présent à son esprit.


La scène se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les

mâles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles,

décidés à régler entre eux leur grand duel de jalousie. Dès qu'elles

seront revenues, tout doit être calme et tranquille, rien qu'amour,

douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent

plus tôt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se réalise à la

lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu'à extinction de force et de

vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle, à mort; ils

veulent l'emporter ou mourir.


S'il est vrai, comme on assure, que les amants soient deux fois, trois

fois plus nombreux que les amantes, on conçoit la violence de cette

brûlante émulation: c'est là la première étincelle, peut-être, et le

secret de leur génie.


Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie,

qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des

tribus d'oiseaux inférieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il

s'oublie et se dégrade, vulgarisé chez ce peuple vulgaire, peu à peu ne

sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de

ces exilés qui n'ont plus que figure de rossignol.


Le rival chassé, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la fléchir.

Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit

coeur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la liberté!

L'épreuve que, dans d'autres espèces, la femelle impose, c'est d'aider à

creuser ou bâtir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la

famille à coeur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons

vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hélas!

Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre

des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile

et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: là va éclater sa

puissance, là il sera irrésistible; d'autres pourront montrer leurs

oeuvres, mais son oeuvre à lui, c'est lui-même: il se montre, il se

révèle; il apparaît grand et sublime.


Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que

non-seulement il devait la toucher au coeur, mais qu'il pouvait la

transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal,

mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de

leurs amours.


C'est son incubation, à lui; il couve le génie de l'amante, la féconde

de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout

germe est une idée d'abord.


Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:


Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil,

de bravade, d'âpres et jalouses fureurs.


Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers

mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie

s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant

vite pourtant à la plainte respectueuse.


Enfin, vient le chant du triomphe: _Je suis vainqueur, je suis aimé, le

roi, le Dieu, et le seul... Créateur..._ Dans ce dernier mot est

l'intensité de la vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crée,

y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il

n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'aile

qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce

enchantée.


De là le nid, l'oeuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée

et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant le

travail sacré de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur

une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix

agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant

magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand

mystère, et du chant, du coeur, du souffle, de tendresse et de volonté,

il engendre encore.


C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer

aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler

peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il

recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu

plus loin le voile où il se dérobe. «Le voici, disait Moïse, qui passe,

je l'ai vu par derrière.»--«N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe?

je l'ai vu de profil.» Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un coeur

ému, je le sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du

rossignol.


Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La

mélodie ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et

s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui

emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du

fils qui doit naître; mais, de loin, autre est cette amante, autre est

le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante

et se célèbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en

tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments, qui

s'échangent de la terre au ciel.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


«Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles

nuits étoilées, près de la maison de mon père. Plus tard, je le sentis

mieux, spécialement près de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a

parlé plus haut. Les nuits, moins étincelantes, étaient légèrement

gazées d'une brume tiède, à travers laquelle les étoiles discrètement

envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait à terre, dans un lieu

bien peu caché, sous mon cèdre, parmi des pervenches. Il commençait vers

minuit, et continuait jusqu'à l'aube, heureux, visiblement fier, de

veiller seul, de remplir de sa voix ce grand silence. Personne ne

l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, être d'un monde différent,

étranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait

obligée, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.


«L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette à

Roméo: «Non, ce n'est pas l'aube encore.»


«Son établissement près de nous montrait qu'il ne nous craignait guère,

qu'il avait un sentiment de la sécurité profonde qu'il pouvait avoir à

côté de deux ermites du travail, très-occupés, très-bienveillants, et,

non moins que l'ermite ailé, pleins de leur chant et de leur rêve. Nous

pouvions le voir à notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des

duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver.

À la longue, nous lui devenions, je crois, plutôt agréables, comme

auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-être. Le rossignol a

besoin d'être apprécié, applaudi; il estime visiblement l'oreille

attentive de l'homme, et comprend très-bien son admiration.


«Je le vois encore près de moi, à dix ou quinze pas au plus, sautillant

et avançant à mesure que je marchais, observant la même distance, de

manière à rester hors de portée, mais à même d'être entendu et admiré.


«Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indifférent. J'ai

remarqué qu'en général les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en

ont peur. J'étais vêtue à sa guise, de blanc nuancé de lilas, avec un

chapeau de paille orné de quelques bluets. Par minute, je le voyais

fixer sur moi son oeil noir, d'une vivacité singulière, farouche et

doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: «Je suis libre et j'ai

des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour

toi.»


«Nous eûmes de très-grands orages au temps des couvées, et, dans l'un,

la foudre tomba près de nous. Nulle scène plus émouvante que l'approche

de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer

quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les

larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il était à l'unisson. De

sa poitrine oppressée, autant que l'était la mienne, une sorte de rauque

soupir s'arrachait comme un cri sauvage.


«Mais le vent, tout à coup levé, vint s'engouffrer dans nos bois; les

plus grands arbres pliaient, et le cèdre même. Des torrents fondirent,

tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert, à terre, sans abri que la

feuille de pervenche. Il échappa; car je vis, avec le soleil reparu,

dans l'air épuré, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le coeur

plein de chant. Tout le peuple ailé chantait la lumière, mais lui bien

plus que les autres. Sa voix de clairon était revenue. Je le voyais sous

mes fenêtres, l'oeil en feu et le sein gonflé, s'enivrant du même

bonheur qui faisait palpiter le mien.


«Douce alliance des âmes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et

nos frères ailés, entre l'homme et l'universalité de la nature vivante?»





CONCLUSION.



Au moment où j'allais écrire la conclusion de ce livre, notre illustre

maître arrive de ses grandes chasses d'automne. Toussenel m'apporte un

rossignol.


Je lui avais demandé de m'aider de ses conseils, de me guider dans le

choix d'un rossignol chanteur. Il n'écrit pas, mais il vient; il ne

conseille pas, il cherche, trouve, donne, réalise mon rêve... À coup

sûr, voilà l'amitié.


Bienvenu sois-tu, oiseau, et pour la chère main qui t'apporte, et pour

toi-même, pour ta muse sacrée, le génie qui réside en toi!


Voudrais-tu bien chanter pour moi, et, par ta puissance d'amour et de

paix, harmoniser un coeur troublé de la cruelle histoire des hommes?


Ce fut un événement de famille, et nous établîmes le pauvre artiste

prisonnier dans une embrasure de fenêtre, mais enveloppé d'un rideau: de

sorte que, tout à la fois seul et en société, il s'habituât tout

doucement à ses nouveaux hôtes, reconnût les lieux, vît bien qu'il était

dans une maison sûre, bienveillante et pacifique.


Nul autre oiseau dans ce salon. Malheureusement mon rouge-gorge

familier, qui vole libre dans mon cabinet, pénétra dans cette pièce. On

s'en inquiéta d'autant moins qu'il voit toute la journée, sans s'en

émouvoir, d'autres oiseaux, serins, bouvreuils, chardonnerets; mais la

vue du rossignol le jeta dans un incroyable accès de fureur. Colérique

et intrépide, sans regarder si l'objet de sa haine n'est pas deux fois

plus gros que lui, il fond sur la cage du bec et des griffes; il eût

voulu l'assassiner. Cependant le rossignol poussait des cris de terreur;

d'une voix lamentable et rauque, il appelait au secours. L'autre, arrêté

par les barreaux, mais fixé des griffes tout près sur le cadre d'un

tableau, grinçait, sifflait, _petillait_ (ce mot populaire rend seul

l'âcre petit cri), en le perçant de son regard. Il disait ceci mot à

mot:


«Roi du chant, que viens-tu faire?... N'est-ce pas assez que dans les

bois ta voix, impérieuse et absorbante, fasse taire toutes nos chansons,

supprime nos airs à demi-voix, et seule emplisse le désert?... Tu viens

encore me prendre ici cette nouvelle existence que je me suis faite, ce

bocage artificiel où je perche tout l'hiver, bocage dont les rameaux

sont des planches de bibliothèque, dont les livres sont les feuilles!...

Tu viens partager, usurper l'attention dont j'étais l'objet, la rêverie

de mon maître et le sourire de ma maîtresse!... Malheur à moi! j'étais

aimé!»


Le rouge-gorge, en réalité, arrive à un haut degré d'intimité avec

l'homme. L'habitude d'un long hiver me prouve qu'il préfère de beaucoup

la société humaine à celle de son espèce. Il participe en notre absence

au petit bavardage des oiseaux de volière; mais, dès que nous arrivons,

il les quitte, et curieusement revient se placer devant nous, reste avec

nous, semble dire: «Vous voilà donc! Mais où avez-vous été?... Et

pourquoi donc si longtemps délaissez-vous la maison?»


L'invasion du rouge-gorge, que nous oubliâmes bientôt, n'était pas

oubliée, ce semble, de sa craintive victime. Le malheureux rossignol

voletait toujours d'un air d'effroi, et rien ne le rassurait.


On avait soin cependant que personne n'en approchât. Sa maîtresse avait

pris sur elle les soins nécessaires. La mixture particulière qui peut

seule alimenter ce brûlant foyer de vie (le sang, le chanvre et le

pavot) fut faite consciencieusement. Sang et chair, c'est la substance;

le chanvre est l'herbe de l'ivresse; mais le pavot la neutralise. Le

rossignol est le seul être à qui il faille incessamment verser le

sommeil et les songes.


Mais tout cela était inutile. Deux jours ou trois se passèrent dans une

violente agitation et une abstinence de désespoir. J'étais triste et

plein de remords. Moi, ami de la liberté, j'avais pourtant un

prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'était pas sans scrupule

que j'avais eu l'idée d'avoir à moi un rossignol, jamais, pour le simple

plaisir, je ne m'y serais décidé. Je savais bien que la vue seule d'un

tel captif, profondément sensible à la captivité, était un sujet

permanent de mélancolie. Mais comment le délivrer? la question de

l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par

l'impossibilité d'y porter remède. Mon captif, qui, avant de venir chez

moi, avait déjà deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de

chercher sa nourriture; l'eût-il, il ne pourrait plus revenir chez les

oiseaux libres. Dans leur fière république, quiconque a été esclave,

quiconque a été en cage et n'est pas mort de douleur, est

impitoyablement condamné et exécuté.


Nous ne serions pas sortis aisément de cet état, si le chant n'était

venu à notre secours. Un chant doux, peu varié, chanté à distance,

surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand

seulement on le regardait, il écoutait moins, s'agitait; mais quand on

ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de

biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tête, le

corps restant immobile, avec un oeil vif, curieux. Visiblement avide, il

dégustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec

une attention délicate et sentie.


Cette même avidité, il l'eut un moment après pour les aliments. Il

voulut vivre, dévora le pavot, l'oubli...


Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le

plus, non pas l'ariette légère d'une fillette étourdie, mais une mélodie

douce et triste. La _sérénade_ de Schubart a particulièrement effet sur

celui-ci. Il semble s'être senti et reconnu dans cette âme allemande

aussi tendre que profonde.


La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commencé son chant de

décembre, quand il a été transporté ici. Les émotions du transport, le

changement de lieu, de personne, l'inquiétude où il a été de sa nouvelle

condition, surtout le salut féroce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont

trop profondément ému. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse,

si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'éveillera qu'au

printemps.


Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de

lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre

forme. Elle peut sans difficulté approcher, et même mettre la main dans

la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.


La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance

musicale, était de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul

empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains

moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les

vieux livres ou papiers du XIVe siècle, sans le regarder. Mais lui, il

me regardait très-curieusement lorsque j'étais seul. Bien entendu que,

sa maîtresse présente, il m'oubliait entièrement, j'étais annulé.


Il s'habituait ainsi à me voir sans inquiétude, comme un être

inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu

dans l'âtre, et, près du feu, ce lecteur paisible, c'étaient, dans les

absences de la personne préférée, dans les heures silencieuses, quasi

solitaires, l'objet de sa contemplation.


Je me hasardai hier, étant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme

je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troublé;

il attendit paisiblement, avec un oeil plein de douceur. Je vis que la

paix était faite, et que j'étais accepté.


Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est

point effrayé. On dira: «Qui donne, est le bienvenu.» Mais je tiens à

constater que notre traité est d'hier, avant que j'eusse donné rien

encore, et parfaitement désintéressé.


Voilà donc qu'en moins d'un mois, le plus nerveux des artistes, le plus

craintif et le plus défiant des êtres, s'est réconcilié avec l'espèce

humaine.


Preuve curieuse de l'union naturelle, du traité préexistant qui est

entre nous et ces êtres instinctifs, que nous appelons inférieurs.


* * * * *


Ce traité, ce pacte éternel, que notre brutalité, nos inintelligences

violentes n'ont pas pu déchirer encore, auquel ces pauvres petits

reviennent si facilement, auquel nous reviendrons nous-mêmes, lorsque

nous serons vraiment hommes, c'est justement la conclusion où tout ce

livre tendait et celle que j'allais écrire, quand le rossignol est

entré, et le père au rossignol.


L'oiseau a été lui-même, dans cette amnistie facile qu'il nous donne à

nous, ses tyrans, ma conclusion vivante.


* * * * *


Les voyageurs qui les premiers ont abordé dans des pays nouveaux où

l'homme n'était jamais venu, rapportent unanimement que tous les

animaux, mammifères, amphibies, oiseaux, ne fuyaient point, au contraire

venaient plutôt les regarder avec un air de curiosité bienveillante, à

quoi ils répondaient à coups de fusil.


Même aujourd'hui que l'homme les a si cruellement traités, les animaux,

dans leurs périls, n'hésitent nullement à se rapprocher de lui.


L'ennemi antique et naturel de l'oiseau, c'est le serpent: pour les

quadrupèdes, c'est le tigre. Et leur protecteur, c'est l'homme.


Du plus loin que le chien sauvage odore le tigre ou le lion, il vient se

serrer près de nous.


De même l'oiseau, dans l'horreur que lui inspire le serpent, quand il

menace surtout sa couvée encore sans ailes, trouve le langage le plus

expressif pour implorer l'homme, et pour le remercier s'il tue son

ennemi.


Voilà pourquoi le colibri aime à nicher près de l'homme. Et c'est

très-probablement pour le même motif que les hirondelles et les

cigognes, dans les âges féconds en reptiles, ont pris l'habitude de

loger chez nous.


* * * * *


Observation essentielle. On prend souvent pour défiance la fuite de

l'oiseau et la crainte qu'il a de la main de l'homme. Cette crainte ne

serait que trop juste. Mais lors même qu'elle n'existe pas, l'oiseau est

un être infiniment nerveux, délicat, qui souffre à être touché.


Mon rouge-gorge, qui appartient à une espèce d'oiseau très-robuste et

très-familière, qui approche sans cesse de nous, le plus près qu'il

peut, et qui certes n'a aucune crainte de sa maîtresse, frémit de tomber

sous la main. Le frôlement de ses plumes, le dérangement de son duvet,

tout hérissé quand on l'a pris, lui est très-antipathique. La vue

surtout de cette main qui avance et va le saisir, le fait reculer

instinctivement et sans qu'il en soit le maître.


Quand il s'attarde le soir, qu'il ne rentre pas dans sa cage, il ne

refuse pas d'y être remis; mais plutôt que de se voir prendre, il tourne

le dos, se cache dans un rideau ou dans un pli de la robe où il sait

bien qu'on va le prendre infailliblement.


Tout cela n'est pas défiance.


* * * * *


L'art de la domestication n'irait pas loin, s'il n'était préoccupé que

des utilités dont les animaux apprivoisés seront à l'homme.


Il doit sortir principalement de la considération de l'utilité dont

l'homme peut être aux animaux;


De son devoir d'initier tous les hôtes de ce globe à une société plus

douce, pacifique et supérieure.


* * * * *


Dans la barbarie où nous sommes encore, nous ne connaissons guère que

deux états pour l'animal, la liberté absolue ou l'esclavage absolu; mais

il est des formes très-variées de demi-servage que les animaux

d'eux-mêmes acceptent très-volontiers.


Le petit faucon du Chili (_cernicula_), par exemple, aime à demeurer

chez son maître. Il va tout seul à la chasse, et, fidèle, revient chaque

soir rapporter ce qu'il a pris et le manger en famille. Il a besoin

d'être loué du père, flatté de la dame, caressé surtout des enfants.


* * * * *


L'homme, protégé jadis par les animaux, tant qu'il était si mal armé,

s'est mis peu à peu en état de devenir leur protecteur, surtout depuis

qu'il a la poudre et qu'il foudroie à distance les plus redoutés des

êtres. Il a rendu aux oiseaux le service essentiel de diminuer

infiniment le nombre des brigands de l'air.


* * * * *


Il peut leur en rendre un autre, non moins grand, celui d'abriter, la

nuit, les espèces innocentes. La nuit! le sommeil! l'abandon complet aux

chances les plus affreuses! Ô dureté de la Nature!... Mais elle s'est

justifiée en mettant aussi ici-bas l'être prévoyant et industrieux qui,

de plus en plus, sera pour les autres une seconde providence.


Je sais une maison sur l'Indre, dit Toussenel, où les serres, ouvertes

le soir, reçoivent tout honnête oiseau qui vient y chercher asile contre

les dangers de la nuit, où celui qui s'est attardé frappe du bec en

confiance. Contents d'être enfermés la nuit, sûrs de la loyauté de

l'homme, ils s'envolent heureux au matin, et payent son hospitalité du

spectacle de leur joie et de leurs libres chansons.


* * * * *


Je me garderai bien de parler de la domestication, lorsque mon ami, M.

Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, rouvre d'une manière si louable cette

voie longtemps oubliée.


Un rapprochement suffit. L'antiquité nous a légué en ce genre le

patrimoine admirable dont a vécu le genre humain: la domestication du

chien, du cheval et de l'âne, du chameau, de l'éléphant, du boeuf, du

mouton et de la chèvre, des gallinacées.


Quel progrès dans les deux mille ans qui viennent de s'écouler? Quelle

acquisition nouvelle?


Deux seulement, et légères à coup sûr: l'importation du dindon et du

faisan de la Chine!


* * * * *


Nul effort direct de l'homme n'a agi pour le bien du globe autant que

l'humble travail des modestes auxiliaires de la vie humaine.


Pour descendre à ce qu'on méprise si sottement, à la basse-cour, quand

on voit les milliards d'oeufs que font éclore les fours d'Égypte, ou

dont notre Normandie charge des vaisseaux, des flottes, qui chaque année

passent la Manche, on apprend à apprécier comment les petits moyens de

l'économie domestique produisent les plus grands résultats.


Si la France n'avait pas le cheval, et que quelqu'un le lui donnât, une

telle conquête serait pour elle plus que la conquête du Rhin, de la

Belgique, de la Savoie; le cheval seul vaut trois royaumes.


Maintenant voici un animal qui représente à lui seul le cheval, l'âne,

la vache, la chèvre, qui a toutes leurs utilités, et qui donne

par-dessus une incomparable laine; animal dur et robuste, qui supporte

le froid à merveille. On entend bien que je parle du lama, que M.

Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire s'efforce d'introduire ici avec une si

louable persévérance. Tout semble se liguer à l'encontre: le beau

troupeau de Versailles a péri par la malveillance; celui du Jardin des

Plantes périra par l'étroitesse du local et l'humidité.


La conquête du lama est dix fois plus importante que la conquête de

Crimée.


* * * * *


Mais, encore une fois, il faut à ce genre de transplantation une

générosité de moyens, un ensemble de précautions, disons-le, une

tendresse d'éducation, qui se trouvent réunies rarement.


Un mot ici, un petit fait, dont la portée n'est pas petite.


Un grand écrivain, qui ne fut point un savant, Bernardin de

Saint-Pierre, avait dit qu'on ne réussirait pas à transplanter l'animal,

si on n'importait à côté de lui le végétal auquel il est

particulièrement sympathique. Ce mot passa comme tant d'autres vues qui

font sourire les savants, et qu'ils appellent _poésie_.


Mais il n'a pas passé en vain pour un amateur éclairé qui s'est fait

ici, à Paris, une collection d'oiseaux vivants. Quelque soin qu'il prît,

une perruche fort rare, qu'il avait acquise, restait obstinément

stérile. Il s'informa du végétal dans lequel elle fait son nid, et donna

commission au Havre pour qu'il lui fût apporté. Il ne put l'avoir

vivant; il l'eut sans feuille, sans branche; un simple tronc mort.

N'importe, l'oiseau, dans ce tronc creux, retrouva sa place ordinaire,

ne manqua pas d'y faire son nid. Il aima et prit famille; il eut des

oeufs, il les couva, et maintenant il a des petits.


* * * * *


Recréer les circonstances d'habitation, de nourriture, l'entourage

végétal, les harmonies de toute espèce, qui pourront tromper l'exilé et

faire oublier la patrie, c'est chose non-seulement de science, mais

d'ingénieuse invention.


Déterminer la mesure de liberté, de servage, d'alliance et de

collaboration avec nous, dont chaque être est susceptible, c'est un des

plus graves sujets qui puissent occuper.


Art nouveau, où l'on ne pénétrera pas sans un approfondissement moral,

un affinement, une délicatesse d'appréciation, qui commence à peine, et

qui n'existera peut-être que quand la femme entrera dans la science,

dont elle est exclue jusqu'ici.


Cet art suppose une tendresse infinie dans la justice et la sagesse.





ÉCLAIRCISSEMENTS.



Le principal éclaircissement pour un livre est incontestablement la

formule qui le résume. La voici en peu de mots:


Ce livre a considéré l'oiseau _en lui-même_, et peu par rapport à

l'homme.


L'oiseau, né plus bas que l'homme (ovipare, comme le reptile), a sur

l'homme trois avantages qui sont sa mission spéciale:


I. _L'aile, le vol,_ puissance unique, qui est le rêve de l'homme. Toute

autre créature est lente. Près du faucon, de l'hirondelle, le cheval

arabe est un limaçon.


II. Le vol même ne tient pas seulement à l'aile, mais à une puissance

incomparable de _respiration et de vision_. L'oiseau est proprement le

fils de l'air et de la lumière.


III. Être essentiellement électrique, l'oiseau voit, sait et prévoit la

terre et le ciel, les temps, les saisons. Soit par un rapport intime

avec le globe, soit par une prodigieuse mémoire des localités, des

routes, il est toujours orienté et toujours sait son chemin.


Il plane, il pénètre, il atteint ce que n'atteindrait jamais l'homme.

Cela est sensible, surtout dans sa merveilleuse guerre contre le reptile

et l'insecte.


Ajoutez le travail immense d'épuration continuelle que font certaines

espèces de toute chose dangereuse, immonde. Si cette guerre et ce

travail cessaient un seul jour, l'homme disparaîtrait de la terre.


Cette victoire de chaque jour du fils aimé de la lumière sur la mort,

sur la vie meurtrière et ténébreuse, c'est le juste sujet du _chant_, de

cet hymne de joie immense dont l'oiseau salue chaque aurore.


Mais avec le chant, l'oiseau a beaucoup d'autres langages. Comme

l'homme, il jase, prononce, dialogue. Il est avec nous le seul être qui

ait vraiment une langue. L'homme et l'oiseau sont le verbe du monde.


L'oiseau, qui est un augure, se rapproche toujours de l'homme, qui

toujours lui fait du mal. Il le devine et le pressent tel sans doute

qu'il sera un jour, quand il sortira de la barbarie où nous le voyons

encore.


Il reconnaît en lui la créature unique, sanctifiée et bénie, qui doit

être l'arbitre de toutes, qui doit accomplir le destin de ce globe par

un suprême bienfait: _Le ralliement de toute vie et la conciliation des

êtres._


Ce ralliement pacifique doit s'opérer à la longue par un grand art

d'éducation et d'initiation, que l'homme commence à entrevoir.


* * * * *


Page 5. _Éducation du vol_, et page 26.--Est-ce à tort que l'homme, en

ses rêveries, pour se faire croire à lui-même qu'il sera plus qu'homme

un jour, s'attribue des ailes? rêve ou pressentiment, n'importe.


Il est sûr que le vol, tel que le possède l'oiseau, est vraiment un

_sixième sens_. Il serait stupide de n'y voir qu'une dépendance du tact.

(Voyez, entre autres ouvrages, Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784.)


L'aile n'est si rapide et si infaillible que parce qu'elle est aidée

d'une puissance visuelle qui ne se retrouve non plus dans toute la

création.


L'oiseau, il faut en convenir, est tout dans l'air, dans la lumière.

S'il est une vie sublime, une vie de feu, c'est celle-là.


Qui embrasse et perçoit toute la terre? Qui la mesure du regard et de

l'aile? Qui en sait toutes les routes? et non pas sur ligne tracée, mais

à la fois dans tous les sens: car, qui n'est route pour l'oiseau?


Ses rapports avec la chaleur, l'électricité et le magnétisme, toutes les

forces impondérables, nous sont à peine connus; on les entrevoit

pourtant dans sa singulière prescience météorologique.


Si nous l'avions sérieusement étudié, nous aurions eu le ballon depuis

des milliers d'années; mais avec le ballon même, et le ballon _dirigé_,

nous serons encore énormément loin d'être oiseaux. En imiter les

appareils et les reproduire un à un, ce n'est nullement en avoir

l'accord, l'ensemble, l'unité d'action, qui meut le tout dans cette

aisance et cette vélocité terrible.


Renonçons, pour cette vie du moins, à ces dons supérieurs, et

bornons-nous à regarder les deux machines, la nôtre et la sienne, en ce

qu'elles ont de moins différent.


Celle de l'homme est supérieure, en ce qu'elle est moins spéciale,

susceptible de se plier à des emplois plus divers, et surtout en ce

qu'elle a l'omnipuissance de la main.


En revanche, elle est bien moins unifiée et centralisée. Nos membres

inférieurs, cuisses et jambes, qui sont fort longs, traînent

excentriques loin du foyer de l'action. La circulation y est plus lente;

chose sensible aux dernières heures, où l'homme est mort des pieds

longtemps avant que le coeur ait cessé de battre.


L'oiseau, presque tout sphérique, est certainement le sommet, sublime et

divin, de centralisation vivante. On ne peut ni voir, ni imaginer même

un plus haut degré d'unité. Excès de concentration qui fait la grande

force personnelle de l'oiseau, mais qui implique son extrême

individualité, son isolement, sa faiblesse sociale.


La solidarité profonde, merveilleuse, qui existe dans les insectes

supérieurs (abeilles, fourmis, etc.), ne se trouve point chez les

oiseaux. Les bandes y sont communes, mais les vraies républiques, rares.


La famille y est très-forte, la maternité, l'amour. La fraternité, la

sympathie d'espèces, les secours mutuels entre oiseaux même d'espèces

diverses, ne leur sont pas inconnus. Pourtant, la fraternité y est fort

en seconde ligne. Le coeur tout entier de l'oiseau est dans l'amour, est

dans le nid.


Là est son isolement, sa faiblesse et sa dépendance; là aussi la

tentation de se créer un protecteur.


Le plus sublime des êtres n'en est pas moins un de ceux qui demandent le

plus la protection.


* * * * *


Page 8. _Sur la vie de l'oiseau dans l'oeuf_.--Je tire ces détails du

très-exact M. _Duvernoy_. L'ovologie, de nos jours, est devenue une

science. Cependant, sur l'oeuf de l'oiseau en particulier, je ne connais

que peu d'ouvrages. Le plus ancien est d'un abbé _Manesse_, du dernier

siècle, très-verbeux et peu instructif (manuscrit de la bibliothèque du

Muséum). La même bibliothèque possède l'ouvrage allemand de _Wirfing et

Gunther_, sur les nids et les oeufs, et un autre, allemand aussi, dont

les planches me semblent meilleures, quoique défectueuses encore. J'ai

vu une livraison d'une nouvelle collection de gravures, beaucoup plus

soignée.


* * * * *


Page 14. _Mers gélatineuses, nourrissantes_.--M. de Humboldt, dans l'un

de ses premiers ouvrages (_Scènes des tropiques_), a le premier, je

crois, constaté ce fait. Il l'attribue à la prodigieuse quantité de

méduses et autres êtres analogues qui sont en décomposition dans ces

eaux. Si pourtant une telle dissolution cadavéreuse y dominait, ne

rendrait-elle pas les eaux funestes au poisson, bien loin de le nourrir?

Peut-être ce phénomène doit-il être attribué moins aux vies éteintes

qu'aux vies commencées, à une première fermentation vivante où se

forment les premières organisations microscopiques.


C'est particulièrement dans les mers des pôles, en apparence si sauvages

et si désolées, qu'on observe ce caractère. La vie y surabonde tellement

que la couleur des eaux en est entièrement changée. Elles sont

vert-olive foncé, épaisses de matière vivante et de nourriture.


* * * * *


Page 34. _Notre Muséum_.--En parlant de ses collections, je ne puis

oublier sa précieuse bibliothèque qui a reçu celle de Cuvier, et qui

s'est enrichie des dons de tous les savants de l'Europe. J'ai eu

infiniment à me louer de l'obligeance du conservateur, M. Desnoyers, et

de M. le docteur Lemercier, qui a bien voulu aussi me communiquer nombre

de brochures et mémoires curieux de sa collection personnelle.


* * * * *


Page 38. _Buffon_.--Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand

généralisateur n'en a pas moins reçu, enregistré nombre d'observations

très-exactes, que lui transmettaient des hommes spéciaux, officiers de

vénerie, gardes-chasse, marins et gens de tous métiers.


* * * * *


Page 40. _Le pingouin_.--Frère du manchot, mais plus dégrossi, il porte

ses ailes comme un véritable oiseau; ce ne sont plus des membranes

flottantes sur une poitrine évidée. L'air plus raréfié de notre pôle

boréal, où il vit, a déjà dilaté ses poumons, et le sternum veut faire

saillie. Les jambes, plus dégagées du corps, gardent mieux l'équilibre,

et le port gagne en assurance. Il y a une différence notable entre les

produits analogues des deux hémisphères.


* * * * *


Page 47. _Le pétrel, effroi du marin_.--La légende du pétrel marchant

sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener à la perdition, est

originairement hollandaise. Cela devait être ainsi. Les hollandais, qui

naviguent en famille et emmènent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux

animaux domestiques, ont été plus impressionnés du sinistre présage que

les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-être, vrais

amphibies, ils n'en ont pas moins été soucieux et imaginatifs, ne

risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux

hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce

gros petit bateau lourd, qui est plutôt une maison flottante, va

pourtant toujours roulant à travers les mers du Nord, le grand océan

Boréal et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traversées les

plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam à Cronstadt. On rit de ces

massives embarcations d'une forme surannée; mais celui qui les sent si

heureusement combinées pour le double aménagement de la cargaison et de

la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y

intéresser et sans les combler de voeux.


* * * * *


Page 59. _Épiornis_.--Voir au Muséum les restes de ce gigantesque oiseau

et son oeuf énorme. On a calculé qu'il devait être cinq fois plus gros

que l'autruche.


Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste

enterrée, en majeure partie, dans les tiroirs du Muséum, faute de place.

Pour trente ou quarante mille francs on élèverait une galerie de bois où

l'on pourrait tout étaler.


En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes études, qui commencent,

étaient déjà épuisées. Qui ne sait que l'homme a à peine vu l'entrée du

prodigieux monde des morts! Il a gratté à peine la surface du globe.

L'exploration plus profonde où le conduisent mille nécessités nouvelles

d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le

nouveau chemin de fer) pourra ouvrir à la science des perspectives

inattendues. La paléontologie est bâtie jusqu'ici sur la base étroite

d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de

milliers d'années que ce globe a déjà vécu) sont énormément plus

nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manière de

raisonner sur quelques spécimens. Il y a cent, mille à parier contre un,

que tant de millions de morts, une fois déterrés, nous convaincront

d'avoir erré au moins par _énumération incomplète_.


* * * * *


Page 60. _L'homme eût péri cent fois_.--C'est là une des causes

premières de l'étroite fédération où furent originairement l'homme et

l'animal, pacte oublié par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant

l'homme n'était pas possible.


Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les débris lui eurent

préparé le globe, subordonné la vie grouillante et rampante qui

dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait

des reptiles, en face des nouveaux hôtes du globe, non moins

redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien,

l'éléphant à côté de lui.


On montra à Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens

géants, qui pouvaient étrangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que

ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie

naturelle, et par l'horreur très-spéciale qu'ils ont pour l'espèce

féline, pour le chat géant (tigre ou lion).


Sans l'alliance du chien contre les bêtes féroces et celle de l'oiseau

contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'oeuf

même), l'homme à coup sûr était perdu.


L'utile amitié du cheval lui vint de même. On la devine à l'horreur

inexprimable et convulsive que tout jeune cheval éprouve à la seule

odeur du lion; il se serre et se livre à l'homme.


S'il n'avait eu le cheval, le boeuf, le chameau, s'il eût tiré de son

cou et de son échine les fardeaux énormes dont ils lui sauvent la

charge, il serait resté le serf misérable de sa faible organisation.

Dominé par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il

aurait renoncé au travail, eût vécu de proie fortuite, sans art ni

progrès, ou bien il aurait été l'éternel portefaix, courbé, traînant et

tirant, tête basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'élever

jamais à l'invention.


* * * * *


Page 79. _Sur la puissance des insectes_.--Ce n'est pas seulement sous

les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier

siècle, la moitié de la Hollande faillit périr, parce que les pilotis de

ses digues s'étaient rompus à la fois, invisiblement minés par le ver

qu'on nomme _taret_.


Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit

nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise,

le pilotis cède, le navire dévoré sombre dans les flots.


Comment l'atteindre et le trouver? Un oiseau le sait, le vanneau: c'est

le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de

détruire, comme on fait, ses oeufs. (Quatrefages, _Souvenirs d'un

naturaliste_.)


La France, depuis près d'un siècle, a subi l'importation d'un monstre

non moins à craindre, le _termite_, qui dévore le bois sec, comme le

taret le bois mouillé. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible

fécondité de pondre, par jour, 80 000 oeufs. La Rochelle commence à

craindre le sort de cette ville d'Amérique qui est suspendue en l'air,

les termites ayant dévoré toutes les substructions et creusé dessous

d'immenses catacombes.


À la Guyane, les demeures de termites sont d'énormes monticules de

quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la

poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ailé ou à quatre

pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle

d'où sort ce torrent maudit. (Smeathmann, _Mémoire sur les termites_.)


Le climat nous sauve-t-il? Les termites prospèrent en France. Le

hanneton y prospère; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes,

sous le souffle des glaciers, il dévore la végétation. En présence d'un

tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait être respecté. Tout au moins

le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de

la loi. (Voy. l'ouvrage de _Tschudi_.)


* * * * *


Page 81. _Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc_.--La plaine

de Cumana, dit M. de Humboldt, présente, après de fortes ondées, un

phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les

rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zone torride,

est commune à des animaux de classes très-différentes, au jaguar, aux

petites espèces de chat-tigre, au cabiaï, au vautour galinazo, au

crocodile, aux vipères, au serpent à sonnettes. Les émanations gazeuses

qui sont les véhicules de cet arome ne semblent se dégager qu'à mesure

que le terreau renfermant les dépouilles d'une innombrable quantité de

reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Partout

où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques

qui tour à tour se développent, se transforment ou se décomposent. La

nature, dans ces climats, paraît plus active, plus féconde, on dirait

plus prodigue de la vie.


* * * * *


Pages 83, 84. _Oiseaux-mouches et colibris_, etc.--Les éminents

naturalistes (Lesson, Azara, Stedmann, etc.) qui nous ont donné tant de

descriptions excellentes des lépidoptères, ne sont pas malheureusement

aussi riches en détails sur leurs moeurs, leurs caractères, leur

nourriture, etc.


Quant à la terrible insalubrité des lieux où ils vivent (et d'une vie si

intense! ) les récits des vieux voyageurs, des Labat et autres, sont

pleinement confirmés par les modernes. MM. Durville et Lesson, dans leur

voyage à la Nouvelle-Guinée, ont à peine osé passer le seuil de ses

profondes forêts vierges, d'une beauté étrange et terrible.


Le côté le plus fantastique de ces forêts, leur prodigieuse féerie

d'illumination nocturne par des milliards de mouches brillantes, est

attesté et très-bien décrit, pour les contrées voisines de Panama, par

un voyageur français, M. Caqueray, qui les a visitées récemment. (Voy.

son journal dans la nouvelle _Revue française_, 10 juin 1855.)


* * * * *


Page 107. _La suppression de la douleur_.--Celle de la mort est sans

doute impossible; mais on pourra allonger la vie. On pourra, à la

longue, rendre rare, moins cruelle et presque _supprimer la douleur_.


Que le vieux monde endurci rie de ce mot, à la bonne heure! Nous avons

eu ce spectacle qu'aux jours où notre Europe, barbarisée par la guerre,

mit toute la médecine dans la chirurgie, ne sut guérir que par le fer,

par une horrible prodigalité de douleurs, la jeune Amérique trouva le

miracle de ce profond rêve où la douleur est annulée.


* * * * *


Page 104. _Précieux musée d'imitations anatomiques_, celui de M. le

docteur Auzoux.--Je ne puis trop remercier, à cette occasion, notre cher

et habile professeur, qui daigne nous initier, nous autres ignorants,

gens de lettres, gens du monde et femmes. Il a voulu que l'anatomie

descendît à tous, devînt populaire, et cela s'est fait. Ses imitations

admirables, ses lucides démonstrations, accomplissent peu à peu cette

grande révolution dont on sent déjà la portée. Oserai-je dire ma pensée

aux savants? Eux-mêmes auraient avantage à avoir toujours sous la main

ces objets d'étude sous une forme si commode et dans des proportions

grossies, qui diminuent tellement la fatigue d'attention. Mille objets

qu'on croit différents, parce qu'ils diffèrent de grosseur, reparaissent

analogues et dans leurs vrais rapports de forme, par le simple

grossissement.


L'Amérique paraît du reste sentir ces avantages beaucoup mieux que nous.

Un spéculateur américain eût voulu que M. Auzoux lui fournît par an deux

mille exemplaires de sa figure de l'homme, étant sûr de la placer dans

toutes les petites villes, et même dans les villages. Tel village

d'Amérique, dit M. Ampère, travaille à avoir un petit Muséum, un

Observatoire, etc.


* * * * *


Page 109. _Aplatissement du cerveau_.--Le poids du cerveau est,

relativement au poids du corps, pour l'


Autruche 1 : 1200

Oie 1 : 360

Canard 1 : 257

Aigle 1 : 160

Pluvier 1 : 122

Faucon 1 : 102

Perroquet 1 : 45

Rouge-gorge 1 : 32

Geai 1 : 28

Pinson, coq, moineau, chardonneret 1 : 25

Mésange nonette 1 : 16

Mésange à tête bleue 1 : 12


(calcul d'Haller et de Leuret).--Je dois cette note à l'obligeance de

notre illustre micrographe et anatomiste, M. Robin.


* * * * *


Page 109. _Le noble faucon_.--Les oiseaux _nobles_ (faucon, gerfaut,

sacre, etc.) sont ceux qui _lient_ la proie de la _main_ et tuent du

bec; leur bec, à cet effet, est dentelé. Ils sont rameurs. Les oiseaux

_ignobles_ (l'aigle, le milan, etc.), sont la plupart voiliers; ils

agissent des griffes, déchirent et étouffent la proie. Les rameurs ont

peine à monter, ce qui fait que les voiliers leur échappent plus

aisément. La tactique des rameurs est de faire préalablement l'effort de

monter très-haut; alors, n'ayant qu'à se laisser tomber, ils déjouent la

manoeuvre des voiliers. (Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784, in-4º

C'est le premier de cette savante dynastie: Huber des oiseaux, Huber des

abeilles, Huber des fourmis.)


* * * * *


Page 108. _Le balancement utile de la vie et de la mort_.--De nombreuses

espèces d'oiseaux ne font plus de halte en France. On les voit à peine

voler à d'inaccessibles hauteurs, déployant leurs ailes en hâte,

accélérant le passage, disant: «Passons! passons vite! Évitons la terre

de mort, la terre de destruction!»


La Provence, et bien d'autres pays du Midi, sont ras, déserts, inhabités

de toutes tribus vivantes; et d'autant la nature végétale en est

appauvrie. On ne rompt pas impunément les harmonies naturelles. L'oiseau

lève un droit sur la plante, mais il en est le protecteur.


Il est de notoriété que l'outarde a presque disparu de la Champagne et

de la Provence. Le héron a passé, la cigogne est rare. À mesure que nous

empiétons sur le sol, ces espèces amies des déserts poudreux et des

marécages s'en vont chercher leur vie ailleurs. Nos progrès font en un

sens notre pauvreté. En Angleterre, le même fait est signalé. (Voy. les

excellents articles de _sport_ et d'histoire naturelle, traduits de Mm

John, Knox, Gosse, et d'autres, dans la _Revue britannique_.) Le coq de

bruyère se retire devant les pas du cultivateur, la caille passe en

Irlande; les rangs des hérons s'éclaircissent chaque jour devant les

_perfectionnements utilitaires_ du XIXe siècle. Mais il faut joindre à

ces causes de disparition la barbarie de l'homme, qui détruit si

légèrement une foule d'espèces innocentes. Nulle part, dit un voyageur

français, M. Pavie, le gibier n'est plus fuyard que dans nos campagnes.


Malheur aux peuples ingrats!... Et ce mot veut dire ici, les peuples

chasseurs, qui, sans mémoire de tant de biens que nous devons aux

animaux, ont exterminé la vie innocente. Une sentence terrible du

créateur pèse sur les tribus de chasseurs: _Elles ne peuvent rien

créer_. Nulle industrie n'est sortie d'eux, nul art. Ils n'ont rien

ajouté au patrimoine héréditaire de l'espèce humaine. Qu'a-t-il servi

aux indiens de l'Amérique du nord d'être des héros? N'ayant rien

organisé, rien fait de durable, ces races, d'une énergie unique,

disparaissent de la terre devant des hommes inférieurs, les derniers

émigrants d'Europe.


Ne croyez pas cet axiome: que les chasseurs deviennent peu à peu des

agriculteurs. Point du tout, ils tuent ou meurent; c'est toute leur

destinée. Nous le voyons bien par expérience. Celui qui a tué, tuera;

celui qui a créé, créera.


Dans le besoin d'émotion que tout homme apporte en naissant, l'enfant

qui y satisfait habituellement par le meurtre, par un petit drame féroce

de surprise et de trahison, de torture du faible, ne trouvera pas grand

goût aux douces et lentes émotions que donne le succès progressif du

travail et de l'étude, de la petite industrie qui fait quelque chose

d'elle-même. Créer, détruire, ce sont les deux ravissements de

l'enfance: créer est long; détruire est court, facile. La moindre

création implique les dons du Créateur et de la bonne Nature: la douceur

et la patience.


Une chose choquante et hideuse, c'est de voir un enfant chasseur, de

voir la femme goûter, admirer le meurtre, y encourager son enfant. Cette

femme sensible et délicate ne lui donnerait pas un couteau, mais elle

lui donne un fusil; tuer de loin, à la bonne heure! on ne voit pas la

souffrance. Et telle mère, la voyant très-bien, trouvera bon qu'un

enfant, captif à la chambre, se désennuie en arrachant l'aile aux

mouches, en torturant un oiseau ou un petit chien.


Mère prévoyante! Elle saura plus tard ce que c'est qu'avoir formé un

coeur dur. Vieille et faible, rebut du monde, elle sentira à son tour la

brutalité de son fils.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Mais le tir? objectera-t-on. Ne faut-il pas que l'enfant l'apprenne en

tuant, que, de meurtre en meurtre, il aille jusqu'à tuer l'hirondelle au

vol? Le seul pays de l'Europe où tout le monde sache tirer, c'est celui

où on tire le moins à l'oiseau. La patrie de Guillaume Tell a su montrer

à ses enfants un but plus juste et plus sublime, quand ils affranchirent

leur pays.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


La France n'est pas féroce. Pourquoi cet amour du meurtre, cette

extermination des bêtes?


_C'est le peuple impatient, peuple jeune, peuple enfant_, et d'une rude

et mobile enfance. S'il n'agit pas en créant, il agira en brisant.


Ce qu'il brise surtout, c'est lui-même. Une éducation violente,

orageusement passionnée d'amour ou de sévérité, brise chez l'enfant,

flétrit, étouffe la prime fleur morale de sensibilité native, ce qui

restait de meilleur du lait maternel, germe d'amour universel qui

refleurit bien rarement.


Une sécheresse incroyable attriste chez beaucoup d'enfants. Quelques-uns

en reviennent, par le long circuit de la vie, quand ils sont devenus

hommes, hommes expérimentés, éclairés. La lumière leur rend la

tendresse. Mais la première fraîcheur de coeur? elle ne reviendra

jamais.


Pourquoi ce peuple, du reste, si heureusement né, est-il (sauf de rares

et locales exceptions) frappé d'une impuissance singulière pour

_l'harmonie_? Il a ses chansons à lui, de petites mélodies charmantes de

vivacité, de gaieté. Mais il lui faut un long effort, une éducation

spéciale, pour arriver à l'harmonie.


* * * * *


Page 129. _Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient_.--«Avant

(dit Tschudi) que les teintes vermeilles de la rosée matinale aient

annoncé l'approche du soleil, souvent même avant que la plus légère

lueur ait signalé l'aube à l'orient, alors que les étoiles scintillent

encore dans le sombre azur du ciel, un bruit sourd retentit sur le faîte

d'un vieux sapin, bientôt suivi d'un caquetage de plus en plus accentué;

puis les notes s'élèvent et une interminable série de sons aigus frappe

l'air de toutes parts comme un cliquetis de lames continuellement

heurtées l'une contre l'autre. C'est le temps de l'accouplement du coq

des bois. L'oeil en feu, il danse et sautille sur sa branche, tandis

qu'au-dessous de lui, dans le taillis, ses poules reposent

tranquillement et contemplent avec respect les folles gambades de leur

seigneur et maître. Il n'est pas longtemps seul à animer la forêt. Le

merle s'élève à son tour, secouant la rosée de ses plumes brillantes. Le

voilà qui aiguise son bec sur la branche, et, de rameau en rameau,

sautille jusqu'au sommet de l'érable où il a dormi, étonné de voir que

presque tout sommeille encore dans la forêt quand l'aube du jour a

remplacé la nuit. Deux fois, trois fois, il lance sa fanfare aux échos

de la montagne et de la vallée, qu'un épais brouillard lui dérobe

encore.


«De minces colonnes de fumée blanchâtre s'échappent du toit des

chaumières; les chiens jappent autour des fermes, et les clochettes

sonnent au cou des vaches. Les oiseaux quittent alors leurs buissons,

agitent leurs ailes et s'élancent dans les airs pour saluer le soleil,

qui vient une fois de plus leur donner sa bienfaisante lumière. Plus

d'un pauvre petit moineau se réjouit d'avoir échappé aux dangers de la

nuit. Perché sur une petite branche, il avait cru pouvoir dormir sans

crainte, la tête ensevelie sous ses plumes, quand, à la lueur d'une

étoile, il a vu se glisser dans les arbres la chouette silencieuse,

méditant quelque forfait. La fouine était venue du fond de la vallée,

l'hermine était descendue du rocher, la martre des sapins avait quitté

son nid, le renard rôdait dans les broussailles. Tous ces ennemis, le

pauvre petit les avait vus pendant cette nuit terrible. Sur son arbre, à

terre, dans l'air, partout la destruction le menaçait. Qu'elles avaient

été longues, ces heures où, n'osant bouger, il n'avait pour protection

que les jeunes feuilles qui le cachaient! Aussi maintenant, quel plaisir

pour lui de s'élancer à tire-d'aile, de vivre en sécurité, protégé,

défendu par la lumière!


«Le pinson lance à plein gosier sa note claire et sonore; le rouge-gorge

chante au faîte du mélèze, le chardonneret dans les aunes, le bruant et

le bouvreuil sous les ramées. La mésange, le roitelet et le troglodyte

confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son

arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes

mélodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.»


* * * * *


Page 135. _Migrations_.--Pour l'Arabe affamé, le maigre habitant du

désert, l'arrivée des oiseaux voyageurs, fatigués, lourds à cette époque

et si faciles à prendre, est une bénédiction de Dieu, une manne céleste.

La Bible nous dit les ravissements des Israélites, errants dans l'Arabie

Pétrée, à jeun et défaillants, quand ils virent tout à coup descendre la

nourriture ailée: non pas les sauterelles du sobre Élie, non pas le pain

dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de

graisse, délicieuse et substantielle, qui d'elle-même tombait dans la

main. Ils mangèrent à crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur

laissèrent plus de regret.


J'excuse de bon coeur la gloutonnerie des affamés. Mais que dire des

nôtres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, après moisson et

vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas

moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est

bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dévorent les oiseaux

chanteurs, «ceux qui n'ont que le son.» Leur frénésie sauvage met le

rossignol à la broche, plume et tue l'hôte de la maison, le pauvre

rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.


Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au

sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi

de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent; à chaque station de

la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son

roc, et l'homme attend dans la vallée. Ce qui échappera au tyran de

l'air, celui de la terre le prendra. «Beau moment!» dit l'enfant ou le

chasseur, enfant féroce dont le meurtre est le jeu. «Dieu l'a voulu

ainsi! dit le pieux glouton; résignons-nous!» Voilà les jugements de

l'homme sur cette fête de massacre. Nous n'en savons pas plus,

l'histoire n'a pas écrit encore ce qu'en pensent les massacrés.


* * * * *


--Les migrations sont des échanges pour tout pays (excepté les pôles à

l'époque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui décide

le départ d'un oiseau, est précisément celle qui détermine l'arrivée

d'une autre espèce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne,

nous voyons apparaître l'armée des pluviers et des vanneaux à la

recherche des lombrics exilés de leur demeure par l'inondation. En

octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les

roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les

perdrix, les bécasses descendent de leurs montagnes au moment où la

caille et la grive émigrent vers le Midi. C'est alors aussi que les

grandes armées des espèces aquatiques quittent l'extrême Nord pour les

contrées tempérées où les mers, les étangs et les lacs ne gèlent pas.

Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les

sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs

d'Écosse, de Hongrie, sur nos étangs du Midi, etc. La cigogne au

tempérament délicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du

Nord où manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut

en nous délivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle

tiède d'automne avait fait revivre.


* * * * *


Page 138. _C'est le besoin de la lumière_.--Et pourtant, le rossignol

lui échappe quand il nous revient d'Asie. Mais pour les véritables

artistes, il la faut doucement ménagée, mêlée de rayons et d'ombres.

Rembrandt a puisé dans la science du clair-obscur les effets à la fois

doux et chauds de ses peintures. Le rossignol commence à chanter quand

la brume du soir se mêle aux derniers rayons du soleil; et c'est pour

cela que nous vibrons à sa voix. Notre âme, à ces heures indécises du

crépuscule, reprend possession de sa lumière intérieure.


* * * * *


Page 169. _Et ne dis pas: L'hiver tuera les insectes_.--Quand M. de

Custine fit son voyage en Russie, il raconte qu'à la foire de Nijni, il

fut épouvanté de la multitude de blattes qui couraient dans sa chambre

avec une odeur infecte, et qu'on ne put faire disparaître. Le docteur

Tschudi, patient voyageur qui a vu la Suisse dans ses moindres détails,

assure qu'au souffle de l'autan qui en douze heures fait fondre les

neiges, d'innombrables armées de hannetons ravagent le pays. Ils sont un

fléau non moins terrible que les sauterelles au Midi.


À notre voyage en Italie, nous fîmes une observation qui n'aura pas

échappé aux naturalistes, c'est que les hannetons n'y meurent pas

l'automne. Des pièces inhabitées de notre palazzo, presque entièrement

fermé l'hiver, nous vîmes s'échapper au printemps des nuées de hannetons

qui paisiblement avaient dormi en attendant la chaleur. Du reste, en ce

pays, les insectes, même éphémères, ne meurent pas. De gigantesques

cousins nous faisaient la guerre toutes les nuits, demandant notre sang

d'une voie aiguë et stridente.


Si, à côté de ces preuves de la multiplication des insectes, même dans

les pays tempérés ou froids, nous disons qu'une hirondelle n'a pas assez

de 1000 mouches par jour; qu'un couple de moineaux porte à ses petits

4300 chenilles ou scarabées par semaine; une mésange 300 par jour, nous

verrons à la fois le mal et le remède. Nous tirons ces chiffres de M.

Quatrefages (_Souvenirs_), et d'une _Lettre écrite par M. Walter

Trevelyan à l'éditeur des Oiseaux de la Grande-Bretagne_, et traduite

dans la _Revue britannique_, 7 juillet 1850.


Voici un aperçu bien incomplet, des services que nous rendent les

oiseaux de notre climat:


Plusieurs sont les gardiens assidus des troupeaux. Le héron garde-boeuf,

usant de son bec comme d'un ciseau, coupe le cuir du boeuf pour en

extraire un ver parasite qui suce le sang et la vie de l'animal. Les

bergeronnettes, les étourneaux rendent à peu près les mêmes services à

nos bestiaux. Les hirondelles détruisent des milliers d'insectes ailés

qui ne posent guère, et que nous voyons danser dans les rayons du

soleil: cousins, libellules, tipules, mouches, etc. Les engoulevents,

les martinets, chasseurs de crépuscule, font disparaître les hannetons,

les blattes, les phalènes, et une foule de rongeurs qui ne travaillent

que de nuit. Le pic chasse les insectes qui, cachés sous l'écorce des

arbres, vivent aux dépens de la séve. Les colibris, les oiseaux-mouches,

les soui-mangas, dans les pays chauds, épurent le calice des fleurs. Le

guêpier, en toute contrée, livre une rude guerre aux guêpes affamées de

nos fruits. Le chardonneret, ami des terres incultes et de la graine du

chardon, l'empêche d'envahir le sol. Les oiseaux de nos jardins,

fauvettes, pinsons, bruants, mésanges, dépouillent nos arbrisseaux et

nos grands arbres des pucerons, chenilles, scarabées, etc., dont les

ravages seraient incalculables. Beaucoup de ces insectes restent l'hiver

à l'état d'oeuf ou de larve, attendant la belle saison pour éclore;

mais, en cet état, ils sont attentivement recherchés par les merles, les

roitelets, les troglodytes. Les premiers retournent les feuilles qui

jonchent le sol; les seconds grimpent aux plus hautes branches, ou

émouchent le tronc. Dans les prairies humides, on voit les corbeaux et

les cigognes piocher la terre pour s'emparer du _ver blanc_, qui, trois

années durant avant de devenir hanneton, ronge les racines de nos foins.


Nous nous arrêtons, afin de ne pas lasser notre lecteur, et pourtant la

liste des oiseaux utiles est à peine effleurée.


* * * * *


Page 179. _Le pic, comme augure_.--Les méthodes d'observations adoptées

par la météorologie sont-elles sérieuses, efficaces? Quelques savants en

doutent. Il serait bon peut-être d'examiner si l'on ne peut tirer aucun

parti de la météorologie des anciens, de leur divination par les

oiseaux. Les textes principaux sont indiqués dans l'Encyclopédie de

Pauly (Stuttgard), article _Divinatio_.


«Le pic est un oiseau chéri dans les steppes de Pologne et de Russie.

Dans ces plaines peu boisées, il se dirige toujours vers les arbres; en

le suivant, on retrouve un ravin pour se cacher, des sources plus tard,

enfin on descend vers le fleuve. Sous la direction de cet oiseau on peut

ainsi s'orienter et reconnaître le pays.» (Michiewicz, _les slaves_, t.

Ier, p. 200.)


* * * * *


Page 193. _Chant_.--N'isolons pas ce que Dieu a réuni. Quand vous placez

un oiseau dans une cage, tout près de vous, son chant vous lasse bientôt

par son timbre sonore ou sa monotonie. Mais dans le grand concert de la

nature, cet oiseau donnait sa note et complétait l'harmonie. Telle voix

puissante s'adoucissait aux modulations de l'air; telle, fine et douce,

glissait emportée par la brise.


Et puis, au fond des bois, le chanteur se déplace sans cesse, s'éloigne,

ou se rapproche; il y a les effets lointains qui amènent la rêverie, et

le coup d'archet qui fait vibrer le coeur.


Chez vous, ce chant serait toujours même chose; mais sur l'aile des

vents, cette musique est divine, elle pénètre l'âme et la ravit.


* * * * *


Page 201. _L'oiseau qui vient se chauffer au foyer_.--Je trouve ce

passage admirable dans la _Conquête de l'Angleterre par les normands_.

Le chef des Saxons barbares réunit ses prêtres et ses sages pour savoir

s'ils doivent se faire chrétiens. L'un d'eux parle ainsi:


«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois dans

les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec les capitaines et

les hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que la salle est bien

chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit

oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte,

sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour lui plein de

douceur, il ne sent plus ni pluie, ni orage; mais cet instant est

rapide, l'oiseau fuit en un clin d'oeil, _et, de l'hiver, il repasse

dans l'hiver_. Telle me semble la vie des hommes sur cette terre et sa

durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui

la suit.» (_Traduction d'Augustin Thierry._)


De l'hiver, il va dans l'hiver. «Of wintra in wintra cometh.»


* * * * *


Page 205. _Nids, éclosion_.--Dans toute l'étendue des îles qui relient

l'Inde à l'Australie, une espèce d'oiseaux de la famille des Gallinacées

se dispense de couver ses oeufs. Élevant un énorme monticule d'herbes

dont la fermentation produira un degré de chaleur favorable à l'éclosion

des oeufs, les parents, ce travail d'entassement une fois fait, s'en

remettent à la nature pour la reproduction de leur espèce. M. Gould, qui

a donné ces détails curieux, parle aussi de nids singuliers construits

par une autre espèce d'oiseaux. C'est une avenue formée de petites

branches plantées dans le sol et réunies en dôme à leur extrémité

supérieure. Des herbes entrelacées consolident la construction. Ce

premier travail achevé, les artistes songent à l'embellir. Ils vont,

cherchant de tous côtés, et souvent au loin, les plumes les plus

brillantes, les coquillages les mieux polis, les pierres qui ont le plus

d'éclat, pour en joncher l'entrée. Cette avenue semblerait ne pas être

le nid, mais le lieu des premiers rendez-vous. (Voy., dans le magnifique

ouvrage de M. Gould, _Australian birds_, les gravures coloriées.)


* * * * *


Page 135. _Instinct et raison_.--L'ignorant, l'inattentif, croit tout _à

peu près semblable_. Et la science voit que tout diffère, à mesure qu'on

apprend à voir. Les diversités apparaissent; cette nuance imperceptible

et à peu près sans valeur, qui d'abord n'empêchait pas de confondre les

choses entre elles, se caractérise et devient une différence saillante,

une distance considérable d'un objet à l'autre, une lacune, un hiatus,

parfois un abîme énorme qui les sépare et les éloigne, si bien qu'entre

ces choses, _d'abord à peu près semblables_, parfois tout un monde

tiendrait sans pouvoir les rapprocher.


On avait dit et répété que les travaux des insectes étaient absolument

semblables, d'une régularité mécanique. Et voilà que les Réaumur, les

Huber ont trouvé nombre de faits absolument en dehors de cette

régularité prétendue, spécialement pour la fourmi, une vie compliquée de

tant d'incidents, de tant d'exigences imprévues, que jamais elle n'y

ferait face sans un discernement rapide, une vive présence d'esprit qui

est un des plus hauts attributs de la personnalité.


On avait cru que les oiseaux construisaient des nids toujours

identiques. Point du tout. En observant mieux, on a trouvé qu'ils les

varient selon les climats et les temps. À New-York, le baltimore fait un

nid feutré à l'abri du froid. À la Nouvelle-Orléans, il fait un nid à

claire-voie, où l'air passe librement et lui diminue la chaleur. Des

perdrix du Canada, qui l'hiver se couvrent d'un petit auvent, à

Compiègne, sous un ciel plus doux ont supprimé cet abri qu'elles

jugeaient inutile. Même discernement en ce qui touche les saisons. Le

printemps américain étant devenu tardif dans les premières années du

siècle, le vrillot (de Wilson) a sagement fait son nid plus tard aussi,

l'ajournant de deux semaines. J'ose ajouter que j'ai vu, dans le midi de

la France, ces appréciations varier d'année en année; par une

inexplicable prévision, quand l'été devait être froid, les nids se

trouvaient mieux feutrés.


Le guillemot du nord (_mergula_), qui craint surtout le renard, friand

de ses oeufs, niche sur un rocher à fleur d'eau, afin qu'à peine éclose,

la couvée, quelque près qu'elle soit guettée, ait le temps de sauter à

l'eau. Au contraire, sur nos côtes où il n'a à craindre que l'homme, il

niche où l'homme a peine à atteindre, dans les falaises les plus hautes,

les plus escarpées.


Les ignorants, et encore les naturalistes de cabinet accordent les

diversités d'espèce à espèce, mais croient que dans chaque espèce, actes

et travaux, tout se ressemble. On a pu le soutenir, tant qu'on a vu les

choses _de loin et de haut_ dans une _généralité majestueuse_. Mais le

jour où les naturalistes ont pris le bâton de voyage, le jour où,

modestes, opiniâtres, infatigables pèlerins de la nature, ils ont mis

leurs souliers de fer, toutes choses ont changé d'aspect; ils ont vu,

noté, comparé nombre d'oeuvres individuelles, dans les travaux de chaque

espèce, en ont saisi les différences, et sont arrivés à cette conclusion

qu'eût d'avance donnée la logique: _que vraiment rien ne se ressemble_.

Dans ces oeuvres identiques aux yeux inexpérimentés, les Wilson et les

Audubon ont surpris les diversités d'un art très-variable, selon les

moyens et les lieux, selon les caractères, les talents des artistes,

dans une spontanéité infinie. Ainsi s'est étendu le domaine de la

liberté, de la fantaisie et de l'_ingegno_.


Formons le voeu que nos collections rapprochent plusieurs échantillons

de chaque espèce, rangés, échelonnés selon le progrès et le talent

individuel, notant l'âge approximatif des oiseaux qui ont fait les nids.


Si ces diversités infinies ne résultent point d'une activité libre,

d'une spontanéité personnelle; si on veut les rapporter à un instinct

identique, il faudra, pour soutenir cette thèse miraculeuse, faire

croire un autre miracle, que cet instinct, quoique le même, a la

singulière élasticité de s'accommoder et de se proportionner à une

variété de circonstances qui changent sans cesse, à un infini de

hasards.


Que sera-ce, si l'on trouve dans l'histoire des animaux tel acte de

prétendu instinct, qui suppose une résistance à tout ce que semble

vouloir notre nature instinctive? Que dire de l'éléphant blessé dont

parle Fouché d'Obsonville?


Ce voyageur judicieux, très-froid et fort éloigné de tendances

romanesques, vit dans l'Inde un éléphant qui, ayant été blessé à la

guerre, allait tous les jours faire panser sa blessure à l'hôpital. Or,

devinez quel était ce pansement. Une brûlure... Dans ce dangereux climat

où tout se corrompt, on est souvent obligé de cautériser les plaies. Il

endurait ce traitement, il l'allait chercher tous les jours; il ne

prenait pas en haine le chirurgien qui lui infligeait une si cuisante

douleur. Il gémissait, rien de plus. Il comprenait évidemment qu'on ne

voulait que son bien, que son bourreau était son ami, que cette cruauté

nécessaire avait pour but sa guérison.


Cet éléphant agissait évidemment par réflexion, nullement par un

instinct aveugle, il agissait avec une volonté éclairée et forte contre

la nature.


* * * * *


Page 237. _Le rossignol professeur_.--Je dois ce détail à une dame qui a

bien droit de juger en ces choses, à Mme Garcia Viardot. Les paysans de

Russie, qui ont l'oreille délicate, et une sensibilité très-grande pour

la nature (en proportion de ses sévérités pour eux), disaient, quand ils

entendaient parfois la cantatrice espagnole: «Le rossignol chante moins

bien.»


* * * * *


Page 239. _Le petit hésite encore_, etc. «Un jour, je me promenais avec

mon fils à Montier. Nous aperçûmes du côté du nord, sur le petit Salève,

un aigle qui s'échappait de l'anfractuosité des rochers. Quand il fut

assez près du grand Salève, il s'arrêta, et deux aiglons qu'il avait

portés sur son dos se hasardèrent à voler, d'abord très-près de lui en

cercles resserrés; puis, quelques moments après, se sentant fatigués,

ils vinrent se reposer sur le dos de leur instituteur. Peu à peu les

essais furent plus longs, et à la fin de la leçon, les petits aigles

firent des tours notablement plus considérables, toujours sous les yeux

de leur maître de gymnastique. Quand une heure environ se fut écoulée,

les deux écoliers reprirent leur place sur le dos paternel. L'aigle

rentra dans le rocher d'où il était sorti.» (M. CHENVIÈRES DE GENÈVE.)


* * * * *


Page 279. _Le petit faucon du Chili_ (cernicula).--Je tire le détail

d'un livre nouveau, curieux et peu connu, qu'un Chilien a écrit en

français: _Le Chili_, par B. _Vicuna Mackenna_, 1855, p. 100.--Contrée

bien digne d'intérêt (voy. les beaux articles de M. Bilbao), qui, par

l'énergie de ses citoyens, doit modifier beaucoup l'opinion peu

favorable que les citoyens des États-Unis ont des Américains

méridionaux. L'Amérique n'existera pas comme un monde, tant qu'elle ne

se sera pas sentie en ses deux pôles opposés qui doivent faire sa grande

harmonie.


* * * * *


_Dernière note sur la vie ailée_.--Pour apprécier des êtres si étrangers

aux conditions de notre vie prosaïque, il faut un moment perdre terre et

se faire un sens à part. On entrevoit que c'est quelque chose

d'inférieur et de supérieur, d'en deçà et d'au delà, les limbes de la

vie animale aux frontières de la vie des anges. À mesure qu'on prendra

ce sens, on perdra la tentation de ramener la vie ailée, ce délicat, cet

étrange, ce puissant rêve de Dieu, aux banalités de la terre.


Aujourd'hui même, en un lieu infiniment peu poétique, négligé, sale et

obscur, parmi les noires boues de Paris, et dans les ténèbres humides

d'un rez-de-chaussée qui vaut une cave, je vis, j'entendis gazouiller à

demi-voix un petit être qui ne semblait point d'ici-bas. C'était une

fauvette, et d'espèce commune, non la fauvette à tête noire que l'on

paye si cher pour son chant. Celle-ci ne chantait pas alors; elle jasait

avec elle-même, en quelques notes aussi peu variées que sa situation.

L'hiver, l'ombre, la captivité, tout était contre elle. Captive d'un

homme fort rude, d'un spéculateur en ce genre, elle n'entendait autour

d'elle que ce qui peut briser le chant: sur sa tête, de puissants

oiseaux, un moqueur entre autres, par moments faisaient éclater leur

brillant clairon. Le plus souvent, elle devait être réduite au silence.

Elle avait pris l'habitude, on l'entrevoyait, de chanter à demi-voix.

Mais dans cet essor contenu, dans cette habitude de résignation et de

demi-plainte, une délicatesse charmante, une morbidesse plus que

féminine se faisait sentir. Ajoutez la grâce unique du corsage et du

mouvement, d'une honnête parure gris de lin, lustrée pourtant et

brillant d'un léger reflet de soie.


Je me rappelai les tableaux où MM. Ingres et Delacroix nous ont donné

des captives d'Alger ou de l'orient, exprimant parfaitement la morne

résignation, l'indifférence, l'ennui de ces vies si uniformes et aussi

l'attiédissement (faut-il dire l'extinction?) de toute flamme

intérieure.


Ah! ici, c'était autre chose. La flamme restait tout entière. C'était

plus et moins qu'une femme. Nulle comparaison n'eût servi. Inférieure

par l'animalité, par son joli masque d'oiseau, elle était très-haut

placée et par l'aile, et par l'âme ailée qui chantait dans ce petit

corps. Un tout-puissant _alibi_ la tenait bien loin, dans son bocage

natal, dans le nid d'où toute petite elle avait été enlevée, ou dans son

futur nid d'amour. Elle gazouilla cinq ou six notes, et j'en fus tout

réchauffé; moi-même, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve.



FIN.





TABLE DES CHAPITRES.


INTRODUCTION.--Comment l'auteur fut conduit à l'étude de la nature. III


PREMIÈRE PARTIE.


L'oeuf. 3

Le pôle. Oiseaux-poissons. 13

L'aile. 23

Premiers essais de l'aile. 35

Le triomphe de l'aile. La frégate. 45

Les rivages. Décadence de quelques espèces. 57

Les héronnières d'Amérique. Wilson. 67

Le combat. Les tropiques. 77

L'épuration. 91

La mort. Les rapaces. 103


DEUXIÈME PARTIE.


La lumière. La nuit. 123

L'orage et l'hiver. Migrations. 135

Suite des migrations. L'hirondelle. 149

Harmonies de la zone tempérée. 161

L'oiseau, ouvrier de l'homme. 169

Le travail. Le pic. 181

Le chant. 195

Le nid. Architecture des oiseaux. 207

Villes des oiseaux. Essais de république. 219

Éducation. 229

Le rossignol, l'art et l'infini. 243

Suite du rossignol. 257

CONCLUSION. 269

ÉCLAIRCISSEMENTS. 287


FIN DE LA TABLE.