12 December 2009

Michelet's l'Oiseau

The Project Gutenberg EBook of L'oiseau, by Jules Michelet


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Title: L'oiseau


Author: Jules Michelet


Release Date: April 21, 2009 [EBook #28568]


Language: French


Character set encoding: ISO-8859-1


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU ***





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L'OISEAU


PAR


J. MICHELET


Des ailes!



[Rückert.]


CINQUIÈME ÉDITION


revue et commentée





PARIS


LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^ie


RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14


1858


Droit de traduction réservé





TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C^IE


Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation


rue de Vaugirard, 9




COMMENT L'AUTEUR FUT CONDUIT À L'ÉTUDE DE LA NATURE



À mon public ami, fidèle, qui m'écouta si longtemps, et qui ne m'a point

délaissé, je dois la confidence des circonstances intimes qui, sans

m'écarter de l'histoire, m'ont conduit à l'histoire naturelle.


Ce que je publie aujourd'hui est sorti entièrement de la famille et du

foyer. C'est de nos heures de repos, des conversations de l'après-midi,

des lectures d'hiver, des causeries d'été, que ce livre peu à peu est

éclos, si c'est un livre.


Deux personnes laborieuses, naturellement réunies après la journée de

travail, mettaient ensemble leur récolte, et se refaisaient le coeur par

ce dernier repas du soir.


Est-ce à dire que nous n'ayons pas eu quelque autre collaborateur? Il

serait injuste, ingrat, de n'en pas parler. Les hirondelles familières

qui logeaient sous notre toit se mêlaient à la causerie. Le rouge-gorge

domestique qui voltige autour de moi y jetait des notes tendres, et

parfois le rossignol la suspendit par son concert solennel.


* * * * *


Le temps pèse, la vie, le travail, les violentes péripéties de notre

âge, la dispersion d'un monde d'intelligence où nous vécûmes, et auquel

rien n'a succédé. Les rudes labeurs de l'histoire avaient pour

délassement l'enseignement qui fut l'amitié. Leurs haltes ne sont plus

que silence. À qui demander le repos, le rafraîchissement moral, si ce

n'est à la nature?


Le puissant dix-huitième siècle qui contient mille ans de combats, à son

coucher, s'est reposé sur le livre aimable et consolateur (quoique

faible scientifiquement) de Bernardin de Saint-Pierre. Il a fini sur ce

mot touchant de Ramond: «tant de pertes irréparables pleurées au sein de

la nature!...»


Nous, quoi que nous ayons perdu, nous demandions autre chose que des

larmes à la solitude, autre chose que le dictame qui adoucit les coeurs

blessés. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant,

une goutte des sources intarissables, une force nouvelle, et des ailes!


* * * * *


Cette oeuvre quelconque a du moins le caractère d'être venue comme vient

toute vraie création vivante. Elle s'est faite à la chaleur d'une douce

incubation. Et elle s'est rencontrée une et harmonique, justement parce

qu'elle venait de deux principes différents.


Des deux âmes qui la couvèrent, l'une se trouvait d'autant plus près des

études de la nature qu'elle y était née en quelque sorte, et en avait

toujours gardé le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus

qu'elle en avait toujours été sevrée par les circonstances, retenue dans

les âpres voies de l'histoire humaine.


* * * * *


L'histoire ne lâche point son homme. Qui a bu une seule fois à ce vin

fort et amer, y boira jusqu'à la mort. Jamais je ne m'en détournai, même

en de pénibles jours; quand la tristesse du passé et la tristesse du

présent se mêlèrent, et que, sur nos propres ruines, j'écrivais 93, ma

santé put défaillir, non mon âme, ni ma volonté. Tout le jour, je

m'attachais à ce souverain devoir, et je marchais dans les ronces. Le

soir, j'écoutais (non d'abord sans effort) quelque récit pacifique des

naturalistes ou des voyageurs. J'écoutais et j'admirais, n'y pouvant

m'adoucir encore, ni sortir de mes pensées, mais les contenant du moins

et me gardant bien de mêler à cette paix innocente mes soucis et mon

orage.


Ce n'était pas que je fusse insensible aux grandes légendes de ces

hommes héroïques dont les travaux, les voyages, ont tant servi le genre

humain. Les grands citoyens de la patrie, dont je racontais l'histoire,

étaient les proches parents de ces citoyens du monde.


De moi-même, depuis longtemps, j'avais salué de coeur la grande

révolution française dans les sciences naturelles; l'ère de Lamarck et

de Geoffroy Saint-Hilaire, si féconds par la méthode, puissants

vivificateurs de toute science. Avec quel bonheur je les retrouvai dans

leurs fils légitimes, leurs ingénieux enfants qui ont continué leur

esprit!


* * * * *


Nommons en tête l'aimable et original auteur du _Monde des oiseaux_,

qu'on aurait dès longtemps proclamé l'un des plus solides naturalistes

s'il n'était le plus amusant. J'y reviendrai plus d'une fois; mais j'ai

hâte, dès l'entrée de ce livre, de payer ce premier hommage à un

très-grand observateur qui, pour ce qu'il a vu lui-même, est aussi

grave, aussi _spécial_ que Wilson ou Audubon.


Il s'est calomnié lui-même en disant que, dans ce beau livre, «il n'a

cherché qu'un prétexte pour parler de l'homme.» Nombre de pages, au

contraire, prouvent suffisamment qu'à part toute analogie, il a aimé,

observé l'oiseau en lui-même. Et c'est pour cela qu'il en a fixé de si

puissantes légendes, de fortes et profondes personnifications. Tel

oiseau, par Toussenel, est maintenant et restera à jamais une personne.


* * * * *


Toutefois, le livre qu'on va lire part d'un point de vue différent de

celui de l'illustre maître.


Point de vue nullement contraire, mais symétriquement opposé.


Celui-ci, autant que possible, ne cherchant que l'oiseau dans l'oiseau,

évite l'analogie humaine. Sauf deux chapitres, il est écrit comme si

l'oiseau était seul, comme si l'homme n'eût existé jamais.


L'homme! Nous le rencontrions déjà suffisamment ailleurs. Ici, au

contraire, nous voulions un _alibi_ au monde humain, la profonde

solitude et le désert des anciens jours.


L'homme n'eût pas vécu sans l'oiseau, qui seul a pu le sauver de

l'insecte et du reptile; mais l'oiseau eût vécu sans l'homme.


L'homme de plus, l'homme de moins, l'aigle régnerait également sur son

trône des Alpes. L'hirondelle ne ferait pas moins sa migration annuelle.

La frégate, non observée, planerait du même vol sur l'Océan solitaire.

Sans attendre d'auditeur humain, le rossignol dans la forêt, avec plus

de sécurité, chanterait son hymne sublime. Pour qui? Pour celle qu'il

aime, pour sa couvée, pour la forêt, pour lui-même enfin, qui est son

plus délicat auditeur.


* * * * *


Une autre différence entre ce livre et celui de Toussenel, c'est que

tout _harmonien_ qu'il est et disciple du pacifique Fourier, il n'en est

pas moins un chasseur. La vocation militaire du lorrain éclate partout.


Ce livre-ci, au contraire, est un livre de paix, écrit précisément en

haine de la chasse.


La chasse à l'aigle et au lion, d'accord; mais point de chasse aux

faibles.


La foi religieuse que nous avons au coeur et que nous enseignons ici,

c'est que l'homme pacifiquement ralliera toute la terre, qu'il

s'apercevra peu à peu que tout animal adopté, amené à l'état domestique,

ou du moins au degré d'amitié ou de voisinage dont sa nature est

susceptible, lui sera cent fois plus utile qu'il ne pourrait l'être

égorgé.


L'homme ne sera vraiment homme (nous y reviendrons à la fin du livre)

que lorsqu'il travaillera sérieusement à la chose que la terre attend de

lui:


La pacification et le ralliement harmonique de la nature vivante.


«Rêves de femme,» dira-t-on.--Qu'importe?


Qu'un coeur de femme soit mêlé à ce livre, je ne vois aucune raison pour

repousser ce reproche. Nous l'acceptons comme un éloge. La patience et

la douceur, la tendresse et la pitié, la chaleur de l'incubation, ce

sont choses qui font, conservent, développent une création vivante.


Que ceci ne soit pas un livre, mais soit un être! à la bonne heure. Il

sera fécond dès lors, et d'autres en pourront venir.


On comprendra mieux, du reste, le caractère de l'ouvrage, si on prend la

peine de lire les quelques pages qui suivent et que je copie mot à mot:


* * * * *


«Je suis née à la campagne; j'y ai passé les deux tiers des années que

j'ai vécu. Je m'y sens rappelée toujours, et par le charme des premières

habitudes, et par le goût de la nature, sans doute aussi par le cher

souvenir de mon père qui m'y éleva et fut le culte de ma vie.


«Ma mère étant malade et fatiguée de plusieurs couches successives, on

me laissa très-longtemps en nourrice chez d'excellents paysans qui

m'aimèrent comme leur enfant. Je restai vraiment leur fille; frappés de

mes façons rustiques, mes frères m'appelaient _la bergère_.


«Mon père habitait, non loin de la ville, une maison fort agréable qu'il

avait achetée, bâtie, entourée de plantations, voulant, par le charme du

lieu, consoler sa jeune femme de la grandiose nature américaine qu'elle

venait de quitter. L'habitation, bien exposée, au levant et au midi,

voyait chaque matin le soleil se lever sur un coteau de vignes, et

tourner, avant la chaleur, vers les cimes lointaines des Pyrénées, qu'on

aperçoit dans les beaux temps. Les ormeaux de notre France, mariés aux

acacias d'Amérique, aux lauriers-roses et aux jeunes cyprès, brisaient

les rayons de la lumière et nous l'envoyaient en reflets adoucis.


«À notre droite un bosquet de chênes, fermé d'une épaisse charmille,

nous abritait du nord et de l'aigre vent du Cantal. À gauche, dans un

vaste horizon, s'étendaient les prairies et les champs de blé. Un

ruisseau courait sous les genêts à l'abri de quelques grands arbres;

léger filet d'eau, mais limpide, marqué le soir à l'horizon par un petit

ruban de brume qui traînait sur ses bords.


«Le climat est intermédiaire; la vallée, qui est celle du Tarn,

participant des douceurs de la Garonne et des sévérités de l'Auvergne,

n'a pas encore les productions méridionales qu'on trouve pourtant à

Bordeaux. Mais le mûrier et la soie, la pêche fondante et parfumée, les

raisins succulents, les figues sucrées et les melons en plein vent

annoncent qu'on est dans le midi. Les fruits surabondaient chez nous;

une partie de l'habitation était un immense verger.


«Je sens mieux au souvenir tout le charme de ce lieu, son caractère

varié. Il ne laissait pas que d'être sérieux et mélancolique en lui-même

et par les personnes. Mon père, quoique agréable et vif, était un homme

déjà âgé et d'une santé chancelante. Ma mère, belle, jeune et austère,

avait la digne tenue de l'Amérique du Nord, et de plus la prévoyance et

l'économie active que n'ont pas toujours les créoles. Le bien que nous

occupions, ancien bien de protestants qui avait passé par plusieurs

mains avant de venir aux nôtres, gardait encore les tombes de ses

anciens propriétaires, simples tertres de gazon, où les proscrits

cachaient leurs morts, sous un épais bouquet de chênes. Je n'ai pas

besoin de dire que ces arbres et ces sépultures, conservés par l'oubli

même, furent dans les mains de mon père religieusement respectés. Des

rosiers, plantés de sa main, marquaient chaque tombe. Ces parfums, ces

fraîches fleurs, cachaient le sombre de la mort, en lui laissant

toutefois quelque chose de sa mélancolie. Nous y étions comme attirés,

malgré nous, quand venait le soir; émus, nous priions souvent pour les

âmes envolées, et s'il filait une étoile, nous disions: «c'est l'âme qui

passe.»


«J'ai vécu dix ans, de quatre à quatorze, dans ce lieu animé, parmi les

joies et les peines. Je n'avais guère de camarades. Ma soeur, plus âgée

de cinq ans, était déjà la compagne de ma mère que je n'étais encore

qu'une petite fille. Mes frères, assez nombreux pour jouer entre eux

sans moi, me laissaient souvent isolée aux heures de récréation. S'ils

couraient les champs, je ne les suivais que du regard. J'avais donc des

heures solitaires où j'errais près de la maison dans les longues allées

du jardin. J'y pris, malgré ma vivacité, des habitudes contemplatives.

Je commençais à sentir l'infini au fond de mes rêves, j'entrevis Dieu,

mais le Dieu maternel de la nature, qui regarde tendrement un brin

d'herbe autant qu'une étoile. Là, je trouvai la première source des

consolations, je dis plus, du bonheur.


«Notre maison aurait offert à un esprit observateur un très-aimable

champ d'étude. Tous les êtres semblaient s'y donner rendez-vous sous une

protection bienveillante. Nous avions une belle pièce d'eau

poissonneuse, près de l'habitation, mais point de volière, mes parents

ne supportant pas l'idée de mettre en esclavage des animaux qui vivent

de mouvement et de liberté. Chiens, chats, lapins, cochons d'Inde

vivaient paisiblement ensemble. Les poules apprivoisées, les colombes

entouraient sans cesse ma mère, et venaient manger dans sa main. Les

moineaux nichaient chez nous; les hirondelles y bâtissaient jusque sous

nos granges, elles voletaient dans les chambres même, et chaque

printemps revenaient fidèlement sous notre toit.


«Que de fois aussi j'ai retrouvé, dans des nids de chardonnerets

arrachés de nos cyprès par les vents d'automne, les petits morceaux de

mes robes d'été perdus dans le sable! Chers oiseaux que j'abritais alors

sans le savoir dans un pli de mon vêtement, vous avez aujourd'hui un

abri plus sûr dans mon coeur, et vous ne le sentez pas!...


«Nos rossignols, plus sauvages, nichaient dans les charmilles

solitaires; mais, sûrs d'une hospitalité généreuse, ils arrivaient cent

fois le jour sur le seuil de la porte, demandant à ma mère, pour eux et

leur famille, les vers à soie qui avaient péri.


«Au fond du bois, aux troncs des vieux arbres, le pivert travaillait

obstinément; on l'entendait encore fort tard quand tous les bruits

avaient cessé. Nous écoutions dans un silence craintif les coups

mystérieux du travailleur infatigable mêlés à la voix traînante et

lamentable du hibou.


«Ma plus haute ambition eût été d'avoir à moi un oiseau, une

tourterelle. Celles de ma mère, si familières, si plaintives, si

tendrement résignées au temps de la couvée, m'attiraient vivement vers

elles. Si la petite fille se sent mère par la poupée qu'elle habille,

combien plus par une créature vivante qui répond à ses caresses! J'eusse

tout donné pour ce trésor. Mais il en fut autrement; la colombe ne fut

pas mon premier amour.


«Le premier fut une fleur dont je ne sais pas le nom.


«J'avais un petit jardin, sous un très-grand figuier dont l'ombre humide

rendait toutes mes cultures inutiles. Fort triste et fort découragée,

j'aperçois un matin, sur une tige d'un vert pâle, une belle petite fleur

d'or!... bien petite, frissonnante au moindre souffle, sa faible tige

sortait d'un petit bassin creusé par les pluies d'orage. La voyant

toujours frémir, je supposai qu'elle avait froid, et je lui fis une

ombrelle de feuilles... comment dire les transports que me donnait ma

découverte? Seule j'avais la connaissance de son existence, et seule sa

possession. Le jour, nous n'avions l'une pour l'autre que des regards.

Le soir, je me glissais près d'elle, le coeur plein d'émotion. Nous

parlions peu de peur de nous trahir. Mais que de tendres baisers avant

le dernier adieu!... Ces joies, hélas! ne durèrent que trois jours. Une

après-midi ma fleur se replia lentement pour ne plus se rouvrir... elle

avait fini d'aimer.


«Je gardai pour moi mes regrets amers, comme j'avais gardé ma joie.

Nulle autre fleur ne m'aurait consolée: il fallait une vie plus vivante

pour rendre l'essor à mon coeur.


«Tous les ans, ma bonne nourrice venait me voir et m'apportait quelque

chose. Une fois, d'un air mystérieux elle me dit: «Mets la main dans mon

panier.» je croyais y trouver des fruits, mais je sens un poil soyeux et

quelque chose qui frémit. C'est un lapin? Je l'enlève, et me voilà

courant de tous côtés pour annoncer la bonne nouvelle. Je serrais ce

pauvre animal avec une joie convulsive qui faillit lui être fatale. Le

vertige me troublait la tête. Je ne mangeais plus; mon sommeil était

plein de rêves pénibles; je voyais mourir mon lapin sans pouvoir faire

un pas pour le secourir... C'est qu'il était si beau, mon lapin, avec

son nez rose et sa fourrure lustrée comme un miroir! Ses grandes

oreilles nacrées et mobiles qu'il époussetait sans cesse, ses cabrioles

pleines de fantaisies avaient, je dois l'avouer, une part de mon

admiration. Dès le point du jour, je m'échappais du lit de ma mère pour

revoir mon favori et le porter dans quelque plant de choux. Là, il

mangeait gravement ses feuilles vertes, jetant sur moi de longs regards

que je trouvais pleins de tendresse; puis, se dressant sur ses pattes de

derrière, il présentait au soleil son petit ventre blanc comme la neige,

et lissait ses belles moustaches avec une dextérité merveilleuse.


«Cependant la médisance se fit jour sur son compte: on lui trouva peu de

physionomie et beaucoup de gourmandise. Aujourd'hui je pourrais convenir

de la chose; mais, à sept ans, je me serais battue pour l'honneur de mon

lapin. Hélas! il n'était guère besoin de disputer avec lui, il devait

vivre si peu! Un dimanche, ma mère étant partie pour la ville avec ma

soeur et mon frère aîné, nous errions, nous, les petits, dans l'enclos,

quand une détonation se fit entendre. Un cri étrange, semblable au

premier vagissement d'un enfant, la suivit de près. Mon lapin venait

d'être blessé d'un coup de feu. La malheureuse bête avait franchi la

haie du verger, et le fermier voisin n'ayant rien à faire s'était amusé

à la tirer.


«J'arrivai pour le voir relever sanglant... ma douleur fut telle que, ne

pouvant proférer une parole, j'étouffais... Sans mon père, qui me reçut

dans ses bras et sut par de douces paroles faire éclater mon coeur,

j'aurais perdu le sentiment. Mes jambes ne me soutenaient plus...

Pardonnez les larmes que me fait encore verser ce souvenir.


«Pour la première fois, et bien jeune, j'eus la révélation de la mort,

de l'abandon, du vide. La maison, le jardin me parurent plus grands,

dépouillés. Ne riez pas: mon chagrin fut amer, tout renfermé en moi, et

d'autant plus profond.


«Dès lors, instruite et sachant qu'on mourait, je commençai à regarder

mon père. Je vis, non sans effroi, son visage fort pâle et ses cheveux

blanchis. Il pouvait nous quitter, il pouvait s'en aller «où l'appelait

la cloche du village,» comme il le répétait souvent. Je n'avais pas la

force de cacher mes pensées. Parfois je lui jetais les bras au cou, je

m'écriais: «Papa, ne mourez pas... Oh! ne mourez jamais!» Il me serrait

sans rien répondre, mais ses beaux grands yeux noirs se troublaient en

me regardant.


«Je lui tenais par mille liens, par mille rapports profonds. J'étais la

fille de son âge mûr et de sa santé ébranlée, de ses épreuves. Je

n'avais pas l'heureux équilibre que les autres enfants tenaient de ma

mère. Mon père était passé en moi. Il le disait lui-même: «Que je te

sens ma fille.»


«L'âge, les agitations de la vie ne lui avaient rien ôté. Il gardait

jusqu'au dernier jour le souffle et les aspirations de la jeunesse,

l'attrait aussi. Tous le sentaient sans s'en rendre compte, et

d'eux-mêmes venaient à lui, les femmes, les enfants, comme les hommes.

Je le vois encore dans son cabinet, devant sa petite table noire,

contant son odyssée, ses longs voyages d'Amérique, sa vie des colonies;

on ne se lassait jamais de ses récits. Une demoiselle de vingt ans, au

dernier terme d'une maladie de poitrine, l'entendit peu avant sa mort:

elle voulait toujours l'entendre, le faisait prier de venir; tant qu'il

parlait, elle oubliait tout, souffrance et défaillance, et l'approche

même de la mort.


«Ce charme n'était pas seulement celui d'un causeur spirituel; il tenait

à la grande bonté qui était visible en lui. Les épreuves, la vie de

malheurs, d'aventures, qui endurcissent tant de coeurs, avaient au

contraire attendri le sien. Pas d'hommes, dans cette génération si

agitée, battue de tant de flots, n'avait traversé des circonstances si

pénibles. Son père, originaire d'Auvergne, principal d'un collége, puis

juge consulaire dans notre ville plus méridionale, enfin appelé aux

notables en 88, avait la dure austérité de son pays et de ses fonctions,

de l'école et des tribunaux. L'éducation de ce temps était sauvage, un

perpétuel châtiment; plus un esprit, un caractère avait de ressort, plus

elle tendait à le briser. Mon père, de nature fine et tendre, n'y eût

pas résisté. Il n'échappa qu'en s'enfuyant en Amérique, où se trouvait

déjà un de ses frères. Une chemise de rechange était toute sa fortune;

plus, la jeunesse, la confiance, les rêves d'or de la liberté. Il a

gardé de ce moment une tendresse particulière pour ce libre pays; il y

est souvent retourné, et il a voulu y mourir.


«Conduit par des affaires à Saint-Domingue, il se trouva dans la grande

crise du règne de Toussaint Louverture. Cet homme extraordinaire, qui

avait été esclave jusqu'à cinquante ans, qui sentait et devinait tout,

ne savait point écrire, formuler sa pensée. Il était bien plus propre

aux grands actes qu'aux grandes paroles. Il lui fallait une main, une

plume, et davantage: un coeur jeune et hardi qui donnât au héros le

langage héroïque, les mots de la situation. Toussaint, à l'âge qu'il

avait, trouva-t-il seul ce noble appel: _Le premier des noirs au premier

des blancs?_ Je voudrais en douter. S'il le trouva, du moins, ce fut mon

père qui l'écrivit.


«Il l'aimait fort, il sentait sa candeur, et s'y fiait, lui si

profondément défiant, muet de son long esclavage et secret comme le

tombeau! Mais qui pourrait mourir sans avoir un jour desserré son coeur?

Mon père eut le malheur qu'en certains moments Toussaint s'épancha, lui

confia de dangereux mystères. Dès lors, tout fut fini; il eut peur du

jeune homme et crut dépendre de lui; c'était un nouvel esclavage qui ne

pouvait finir que par la mort de mon père. Toussaint l'emprisonna, puis,

sa crainte augmentant, il l'aurait sacrifié... Le prisonnier,

heureusement, était gardé par la reconnaissance; il avait été bon pour

beaucoup de noirs; une négresse qu'il avait protégée l'avertit du péril,

et l'aida à y échapper. Toute sa vie il a cherché cette femme pour lui

témoigner sa gratitude; il ne l'a retrouvée que quarante ans après, à

son dernier voyage; elle vivait aux États-Unis.


«Pour revenir, échappé de prison, il n'était pas sauvé. Errant la nuit

dans les forêts, sans guide, il avait à craindre les nègres marrons,

ennemis implacables des blancs, qui l'eussent tué sans savoir qu'ils

tuaient le meilleur ami de leur race. La fortune est pour la jeunesse;

il échappa à tout. Ayant trouvé un bon cheval, chaque fois que les noirs

sortaient des taillis, il lui suffisait de donner un coup d'éperon, de

brandir son chapeau en criant: «Avant-garde du général Toussaint!» À ce

nom redouté, tout fuyait, disparaissait comme par enchantement.


Mon père, telle fut sa douceur d'âme, n'en resta pas moins attaché à ce

grand homme qui l'avait méconnu. Lorsqu'il le sut en France, abandonné

de tous, misérable prisonnier dans un fort du Jura où il mourut de froid

et de misère, seul il lui fut fidèle, alla le voir, lui écrivit, le

consola. À travers les fautes, les violences inséparables du grand et

terrible rôle que cet homme avait joué, il révérait en lui le hardi

initiateur d'une race, le créateur d'un monde. Il a correspondu avec lui

jusqu'à sa mort, et, depuis, avec sa famille.


«Un hasard singulier voulut que mon père se trouvât employé à l'île

d'Elbe, quand le _premier des blancs_, détrôné à son tour, vint y

prendre possession de sa petite royauté. Mon père eut le coeur pris et

l'imagination de ce prodigieux roman. Lui, Américain et imbu d'idées

républicaines, le voici cette fois encore le courtisan du malheur. Il se

donna au plus intime des serviteurs de l'Empereur, à ses enfants, à

cette dame accomplie et adorée qui devait être le charme de l'exil. Il

se chargea de la ramener en France dans le périlleux retour de mars

1815. Cette attraction, s'il n'y eût eu obstacle, le menait jusqu'à

Sainte-Hélène. Du moins, il ne supporta pas le retour des Bourbons, et

retourna à sa chère Amérique.


«Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait

quitté toute fonction pour la carrière plus libre de l'enseignement. Il

enseignait à la Louisiane. Cette France coloniale, isolée, détachée par

les événements de sa mère, et mêlée de tant d'éléments, aspire toujours

le souffle de la France. Mon père, entre autres élèves, avait une

orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux

premiers éléments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus;

elle se retrouvait une famille, un père; elle sentit le coeur paternel,

avec un charme de jeune vivacité que gardent dans l'âge mûr nos français

du midi. Elle n'avait que trois défauts: riche et jolie, très-jeune,

trente ans de moins que mon père; mais ni l'un ni l'autre ne s'en

aperçut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mère a été inconsolable

de la mort de mon père, et elle en a toujours porté le deuil.


«Ma mère désirait voir la France, et mon père, si fier d'elle, était

ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le

nouveau. Mais quelque désireux qu'il fût de maintenir à la jeune dame

créole la position et l'état de fortune qu'elle avait toujours eus, il

ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux

et sacré. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui étaient

majeurs; pour les enfants, que la loi américaine interdit d'affranchir,

ils reçurent de lui leur liberté future, et purent, à leur majorité,

rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait

présents, savait leur nom, leur âge et l'heure de leur libération. Dans

son séjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec

bonheur: «Aujourd'hui, un tel devient libre.»


«Voilà mon père dans sa patrie, heureux à la campagne tout près de sa

ville natale, bâtissant et plantant, élevant sa famille, centre d'un

jeune monde où tout venait de lui: la maison, le jardin étaient sa

création; sa femme aussi, par lui formée et élevée, et qu'on eût crue sa

fille; ma mère était si jeune que sa fille aînée semblait sa soeur. Cinq

autres enfants survinrent, presque d'année en année, entourant

promptement mon père d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu

de familles plus variées de tendance et de caractères; les deux mondes y

étaient distinctement représentés, ceux-ci nés français du Midi avec la

vivacité brillante du Languedoc, ceux-là colons plus graves de la

Louisiane ou marqués en naissant des apparences flegmatiques du

caractère américain.


«Il fut réglé cependant qu'à l'exception de l'aînée, déjà compagne de ma

mère et associée au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes

recevraient une éducation commune. Un seul maître, mon père. Il se fit,

à son âge, précepteur et maître d'école. Sa journée tout entière nous

appartenait, de six heures à six heures du soir. Il ne se réservait pour

ses correspondances, ses lectures favorites, que les premières heures du

matin, ou pour mieux dire les dernières de la nuit. Couché de très-bonne

heure, il se levait à trois heures tous les jours, sans égard à sa

délicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les

étoiles, ou l'aurore, selon la saison, il bénissait Dieu, et Dieu aussi

devait bénir cette tête blanchie par les épreuves, non par les passions

humaines. En été, il faisait après sa prière une petite promenade au

jardin et voyait s'éveiller les insectes et les plantes. Il les

connaissait à merveille, et bien souvent après le déjeuner, me prenant

par la main, il me disait le tempérament de chaque fleur, m'indiquait le

refuge des petits animaux qu'il avait surpris au réveil. Un de ces

animaux était une couleuvre que la vue de mon père n'effrayait pas du

tout; chaque fois qu'il allait s'asseoir près de son domicile, elle ne

manquait guère de sortir la tête curieusement et de le regarder. Lui

seul savait qu'elle fût là, et il me le dit à moi seule: ce secret resta

entre nous.


«À ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte

fécond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment

vrai, il me parlait de la bonté de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni

petits, mais tous frères et égaux.


«Associée aux travaux de mes frères, je ne l'étais pas moins à ceux de

ma mère et de ma soeur. Si je quittais la grammaire, le calcul, c'était

pour prendre l'aiguille.


«Heureusement pour moi, notre vie, naturellement mêlée à celle des

champs, était, bon gré mal gré, fréquemment variée des incidents

charmants qui rompent toute habitude. L'étude est commencée, on

s'applique sans distraction; mais quoi? voici venir l'orage, les foins

seront gâtés; vite, il faut les rentrer; tout le monde s'y met, les

enfants même y courent, l'étude est ajournée; vaillamment on travaille,

et la journée se passe. C'est dommage, la pluie n'est pas venue; l'orage

est suspendu du côté de Bordeaux; ce sera pour demain.


«Aux moissons, on nous passait bien aussi quelque glanage. Dans ces

grands moments de récolte, qui sont des travaux et des fêtes, toute

application sédentaire est impossible; la pensée est aux champs. Nous

échappions sans cesse, avec la vélocité de l'alouette; nous

disparaissions aux sillons, petits sous les grands blés, dans la forêt

des épis mûrs.


«Il est bien entendu qu'aux vendanges il n'y avait point à songer à

l'étude: ouvriers nécessaires, nous vivions aux vignes; c'était notre

droit. Mais, avant le raisin, nous avions bien d'autres vendanges,

celles des arbres à fruits, cerises, abricots, pêches. Même après, les

pommes et les poires nous imposaient de grands travaux auxquels nous

nous serions fait conscience de ne pas employer nos mains. Et, ainsi,

jusque dans l'hiver, revenaient ces nécessités d'agir, de rire et ne

rien faire. Les dernières, déjà en plein novembre, peut-être étaient les

plus charmantes; une brume légère parait alors toute chose; je n'ai rien

vu de tel ailleurs; c'était un rêve, un enchantement. Tout se

transfigurait sous les plis ondoyants du grand voile gris de perle qui,

au souffle du tiède automne, se posait amoureusement ici et là, comme un

baiser d'adieu.


«La digne hospitalité de ma mère, le charme de mon père et sa piquante

conversation, nous attiraient aussi les distractions imprévues des

visites de la ville, suspensions obligées de l'étude, dont nous ne

pleurions pas. Mais la grande et continuelle visite, c'étaient les

pauvres qui connaissaient cette maison, cette main inépuisablement

ouverte par la charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, et

c'était une chose curieuse et divertissante de voir les chiens du

voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre

que mon père levât les yeux de son livre; ils savaient bien qu'il ne

résistait pas à leur prière muette. Ma mère, plus raisonnable, aurait

été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes.

Mon père sentait qu'il avait tort, et pourtant il ne manquait guère de

leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits.


«Ils le connaissaient bien. Un jour, un nouvel hôte, maigre, hérissé,

peu rassurant, nous arrive, tenant du chien, du loup; c'était en effet

un métis des deux espèces, né aux forêts de la Grésigne. Il était

très-féroce, fort irascible, et beaucoup trop semblable à la louve, sa

mère. Du reste, intelligent, et d'un instinct très-sûr, il se donna tout

d'abord à mon père, et, quoi qu'on fît, il ne le quitta plus. Il ne nous

aimait guère; nous le lui rendions bien, saisissant toute occasion de

lui jouer cent tours. Il grondait et grinçait les dents, toutefois, par

égard pour mon père, s'abstenant de nous dévorer. Pour les pauvres, il

était furieux, implacable, très-dangereux; ce qui décida à permettre

qu'on le perdît. Mais il n'y avait pas moyen. Il revenait toujours. Ses

nouveaux maîtres l'enchaînèrent au piquet; piquet, chaînes, il arracha

tout, rapporta tout à la maison. C'était trop pour mon père; il ne put

jamais le quitter.


«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela

tenait à son éducation, aux cruelles années du collége; son frère et

lui, battus et rebutés, entre les duretés de la famille et les cruautés

de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection

passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La

réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeant

dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres. Un seul manquait au

cercle: c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres;

il en avait conscience, et se tenait à part, dans une timidité sauvage

que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute réunion (triste malignité de

notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent

les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, du moins,

c'étaient des moqueries: on l'appelait Moquo. Infirme et mal fourni de

poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants

lui faisaient peur; ses camarades même, mieux fourrés dans leur chaude

hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il

fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se

couchait sous cette main aimée et prenait confiance. Enveloppé de son

habit et réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait, invisible, au

foyer. Nous le distinguions bien; et, s'il passait un poil, un bout

d'oreille, les rires et les regards le menaçaient, malgré mon père. Je

vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire, dans le

sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anéantissant, préférant ne

rien voir.


«Tout ce que j'ai lu des indiens, de leur tendresse pour la nature, me

rappelle mon père. C'était un brame. Plus que les brames même, il aimait

toute chose vivante. Il avait vécu dans un temps de sang et de guerre;

il avait été témoin des plus grandes destructions d'hommes qui se soient

faites jamais, et il semblait que cette prodigalité terrible du bien

irréparable qui est la vie, lui avait donné le respect de toute vie, une

aversion insurmontable pour toute destruction.


«Cela, en lui, était au point qu'il eût voulu pouvoir se nourrir

uniquement de végétaux. Jamais de viande sanglante; elle lui faisait

horreur. À peine un morceau de poulet, ou bien un oeuf ou deux pour son

dîner. Et souvent il dînait debout.


«Ce régime était loin de le fortifier. Il ne se ménageait pas davantage,

dépensant largement en leçons, en conversations, et dans l'épanchement

habituel d'un coeur trop bienveillant qui vivait en tous, s'intéressait

à tous. L'âge venait, et quelques chagrins: de la famille? Non; mais des

voisins jaloux, ou des débiteurs peu fidèles. La crise des banques

américaines lui porta coup dans sa fortune. Il prit la résolution

extrême, malgré sa santé et son âge, d'aller encore une fois en

Amérique, comptant que son activité personnelle et ses soins

rétabliraient les choses et assureraient le sort de sa femme et de ses

enfants.


«Ce départ fut terrible. Un autre coup le précédait pour moi. J'avais

quitté la maison, la campagne; j'étais entrée dans une pension de la

ville. Cruel servage qui m'ôtait à la fois tout ce qui avait fait ma

vie, l'air même et la respiration. Partout des murs. J'en serais morte,

sans les visites fréquentes de ma mère et celles plus rares de mon père

que j'attendais dans une impatience délirante, que peut-être n'eut

jamais l'amour. Mais voici que mon père s'en va lui-même. Terre et ciel,

tout s'abîme. De quelque espoir de réunion qu'on me berçât, une voix

intérieure, nette et terrible comme on l'a dans les grandes

circonstances, me disait qu'il ne reviendrait plus.


«La maison fut vendue, et nos plantations, faites par nous, nos arbres,

qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement,

restaient inconsolables du départ de mon père. Le chien, je ne sais

combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie

en partant, hurlait et revenait. Le plus déshérité de tous, le chat

Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la

place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois sans que nous

pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable

et sauvage.


«Et moi aussi, je quittai le toit paternel, le foyer de mes jeunes ans,

blessée pour toujours. Ma mère, ma soeur, mes frères, les douces amitiés

de l'enfance disparurent derrière moi. J'entrai dans une vie d'épreuve

et d'isolement. À Bayonne pourtant, où je vécus d'abord, la mer de

Biarritz me parlait de mon père; la vague qui s'y brise, d'Amérique en

Europe, me répétait sa mort; les blancs oiseaux de mer semblaient me

dire: «Nous l'avons vu.»


«Que me restait-il? Mon climat et ma terre natale, ma langue. Je perdis

tout cela. Il me fallut aller au Nord, dans une langue inconnue et sous

un ciel hostile, où la terre est six mois en deuil. Pendant ces longues

neiges, ma santé défaillante éteignant l'imagination, j'avais peine à me

recréer mon Midi idéal. Un chien m'eût un peu consolée; au défaut, je me

fis deux petites amies, ressemblantes, à s'y tromper, aux tourterelles

de ma mère. Elles me connaissaient, m'aimaient, jouaient à mon foyer; je

leur donnais l'été que n'avait pas mon coeur.


«Profondément atteinte, je devins très-malade et crus toucher l'autre

rivage. Quelque attentive et bonne que pût être pour moi l'hospitalité

étrangère, il me fallut rentrer en France. Les soins affectueux, un

mariage où je retrouvai le coeur et les bras paternels, furent longs à

me remettre. J'avais vu la mort de si près, disons mieux, j'y étais

entrée si loin, que la nature elle-même, la nature vivante, ce premier

amour et ce ravissement de mes jeunes années, eut longtemps peu de

prise, et elle seule en eût eu. Rien n'y eût suppléé. L'histoire et les

récits du mouvant drame humain effleuraient mon esprit; rien n'y

influait fortement que l'immuable, Dieu et la nature.


«Elle est immuable et mobile; c'est son charme éternel. Son activité

infatigable, sa fantasmagorie de tout instant ne trouble point, n'agite

point; ce mouvement harmonique porte en soi un repos profond.


«J'y revins par les fleurs, par les soins qu'elles demandent et l'espèce

de maternité qu'elles sollicitent. Mon imperceptible jardin de douze

arbres et trois plates-bandes n'était pas sans me rappeler le grand

verger fécond où je suis née; et je trouvais aussi quelque douceur, près

d'un esprit ardent, hâlé aux longues routes, aux déserts de l'histoire

humaine, à lui ménager ces eaux vives et le charme de quelques fleurs.»


* * * * *


Je reprends.


Me voilà arraché de la ville par cette chère inquiétude, par mes

craintes pour une malade qu'il s'agissait de replacer dans les

conditions de son premier âge et dans l'air libre de la campagne. Je

quittai Paris, ma ville, que je n'avais jamais quittée, cette ville qui

contient les trois mondes, ce foyer d'art et de pensée.


J'y retournais tous les jours pour les devoirs et les affaires; mais je

me hâtais de rentrer. Ses bruits, son roulement lointain, le coup et le

contre-coup des révolutions avortées m'engageaient à aller plus loin. Ce

fut très-volontiers qu'au printemps de 1852, je me détachai, je rompis

avec toutes mes habitudes; j'enfermai ma bibliothèque avec une joie

amère, je mis sous la clef mes livres, les compagnons de ma vie, qui

avaient cru certainement me tenir pour toujours. J'allai tant que terre

me porta, et ne m'arrêtai qu'à Nantes, non loin de la mer, sur une

colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre, dans la

Loire, les eaux grises de Vendée.


Nous nous établîmes dans une assez grande maison de campagne,

parfaitement isolée, au milieu des pluies constantes dont nos plages de

l'ouest sont noyées en cette saison. À cette distance de la mer, on n'en

a pas l'influence saline; les pluies sont des tempêtes d'eau douce. La

maison, du style Louis XV, inhabitée et fermée depuis longtemps,

semblait d'abord un peu triste. Assise dans un lieu élevé, elle n'en

était pas moins assombrie, d'un côté par d'épaisses charmilles, de

l'autre par de grands arbres, et par un nombre infini de cerisiers non

taillés. Le tout, sur un vert gazon, que les eaux sans écoulement

maintenaient, même en été, dans un bel état de fraîcheur.


J'adore les jardins négligés, et celui-ci me rappelait les grandes

_vignes_ abandonnées des villas italiennes; mais ce que n'ont pas ces

villas, c'était un charmant pêle-mêle de légumes et de plantes de mille

espèces; _toutes les herbes de la Saint-Jean_, et chaque herbe, haute et

forte. Cette forêt de cerisiers, qui rompaient sous leurs fruits rouges,

donnaient aussi l'idée d'une abondance inépuisable.


Ce n'était pas le _soave austero_ de l'Italie, c'était une efflorescence

molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux.


De vue, aucune, quoiqu'une grande ville fût tout près, et qu'une petite

rivière, l'Erdre, passât sous la colline, d'où elle se traîne à la

Loire. Mais ce luxe végétal, cette forêt vierge d'arbres fruitiers ôtait

toute perspective. Pour voir, il fallait monter dans une sorte de

tourelle, d'où le paysage commence à se révéler dans une certaine

grandeur, avec ses bois et ses prairies, ses monuments lointains, ses

tours. De cet observatoire même, la vue était encore limitée, la cité

n'apparaissant que de profil, sans laisser apercevoir son fleuve

immense, ses îles, son mouvement de navigation et de commerce. À deux

pas de ce grand port que rien ne fait soupçonner, on se croirait dans un

désert, dans les landes de la Bretagne ou les clairières de la Vendée.


Deux choses étaient grandioses et se détachaient de ce verger sombre. En

perçant les vieilles charmilles et des allées de châtaigniers, on

arrivait dans un coin de terrain argileux, stérile, d'où, parmi des

lauriers-thyms et autres arbres fort rudes, s'élançait un cèdre énorme,

vraie cathédrale végétale, telle, qu'un cyprès déjà très-haut y était

étouffé, perdu. Ce cèdre, au-dessous dépouillé et chauve, était vivant,

vigoureux du côté de la lumière; ses bras immenses, à trente pieds,

commençaient à se vêtir de rares et piquantes feuilles; puis

s'épaississait la voûte; la flèche devait atteindre environ à

quatre-vingts pieds. On la voyait de trois lieues, des campagnes

opposées des bords de la Sèvre nantaise et des bois de la Vendée. Notre

asile, bas et tapi à côté de ce géant, n'en était pas moins signalé par

lui dans un rayonnement immense, et peut-être lui devait son nom: la

Haute-Forêt.


À l'autre bout de l'enclos, sur une profonde pièce d'eau, s'élevait un

monticule, couronné d'un bouquet de pins. Ces beaux arbres, incessamment

balancés au vent de mer, battus des vents opposés qui suivent les

courants du grand fleuve et de ses deux rivières, gémissaient de ce

combat, et jour et nuit animaient le profond silence du lieu d'une

mélancolique harmonie. Parfois, on se fût cru en mer; ils imitaient le

bruit des lames, celui du flux et du reflux.


À mesure que la saison devint un peu humide, ce séjour m'apparut dans

son caractère réel, sérieux, mais plus varié qu'on n'eût cru au premier

coup d'oeil, beau, d'une beauté touchante, qui peu à peu va à l'âme.

Austère comme devait l'être la porte de la Bretagne, il avait la

luxuriante verdure du côté vendéen.


J'aurais pu croire, en voyant les grenadiers en pleine terre, vigoureux

et chargés de fleurs, que j'étais dans le Midi. Le magnolia, non chétif

comme on le voit ailleurs, mais splendide, magnifique et à l'état de

grand arbre, parfumait tout mon jardin de ses énormes fleurs blanches,

qui dans leur épais calice contiennent en abondance je ne sais quelle

huile suave, pénétrante, dont l'odeur vous suit partout; vous en êtes

enveloppé.


Nous nous trouvions cette fois avoir un vrai jardin, un grand ménage,

mille occupations domestiques dont jusque-là nous étions dispensés. Une

sauvage fille bretonne n'aidait qu'aux choses grossières. Sauf une

course par semaine que je faisais à la ville, nous étions fort

solitaires, mais dans une solitude extrêmement occupée. Levés de

très-grand matin, au premier réveil des oiseaux, et même avant le jour.

Il est vrai que nous nous couchions de bonne heure et presque avec eux.


Cette abondance de fruits, de légumes, de plantes de toute sorte, nous

permettait d'avoir beaucoup d'animaux domestiques: seulement, la

difficulté était que les nourrissant, les connaissant un à un, et

parfaitement connus d'eux, nous ne pouvions guère les manger. Nous

plantions, et là nous trouvions un inconvénient tout contraire; presque

toujours nos plantations étaient dévorées d'avance. Cette terre, féconde

en végétaux, l'était autant ou davantage en animaux destructeurs:

limaces énormes et gloutonnes, dévorants insectes. Le matin, on

recueillait un grand baquet de limaçons. Le lendemain, il n'y paraissait

pas. Ils semblaient au grand complet.


Nos poules travaillaient de leur mieux. Mais combien plus efficace eût

été l'habile et prudente cigogne, l'expurgateur admirable de la Hollande

et de tous les lieux humides, que nos contrées de l'Ouest devraient à

tout prix adopter! On sait l'affectueux respect des Hollandais pour cet

excellent oiseau. Dans leurs marchés, on le voit paisible, debout sur

une patte, rêvant au milieu de la foule, se sentant aussi en sûreté

qu'au sein des plus profonds déserts. Chose bizarre, mais très-certaine,

le paysan hollandais qui parfois a eu le malheur de blesser sa cigogne

et de lui casser la patte, lui en met une de bois.


Pour revenir, ce séjour de Nantes eût été d'un charme infini pour un

esprit moins absorbé. Ce beau lieu, cette grande liberté de travail,

cette solitude si douce dans une telle société, c'était une harmonie

rare, comme on ne la rencontre presque jamais dans la vie. Cette douceur

contrastait fortement avec les pensées du présent, avec le sombre passé

qui alors occupait ma plume. J'écrivais 93. L'héroïque et funèbre

histoire m'enveloppait, me possédait, le dirai-je? me consumait. Tous

les éléments de bonheur que j'avais autour de moi, que je sacrifiais au

travail, les ajournant pour un temps qui, selon toute apparence, devait

m'être refusé, je les regrettais jour par jour, et j'y reportais sans

cesse un triste regard. C'était un combat journalier de l'affection et

de la nature contre les sombres pensées du monde de l'homme.


Ce combat même sera toujours pour moi un attachant souvenir. Le lieu

m'est resté sacré en pensée. Il n'existe plus autrement. La maison est

détruite, une autre bâtie à la place. Et c'est pour cela que je m'y suis

arrêté un peu. Mon cèdre pourtant a survécu; chose rare, car les

architectes ont la haine des arbres, en ce temps.


Quand j'approchai cependant de la fin de mon travail, quelques ombres

s'éclaircirent de cette nuit sauvage. Mes tristesses étaient moins

amères, sûr que j'étais désormais de laisser ce monument de cruelle,

mais féconde expérience. Je recommençai à entendre les voix de la

solitude, et mieux, je crois, qu'à tout autre âge, mais lentement, et

d'une oreille inaccoutumée, comme celui qui serait mort quelque temps et

reviendrait de là-bas.


Jeune, avant d'être saisi par cette implacable histoire, j'avais senti

la nature, mais d'une chaleur aveugle, d'un coeur moins tendre

qu'ardent. Plus récemment, établi dans la banlieue de Paris, ce

sentiment m'avait repris. J'avais vu, non sans intérêt, mes fleurs

maladives dans ce sol aride, si sensibles tous les soirs au bonheur de

l'arrosement, visiblement reconnaissantes. Combien davantage à Nantes,

entouré d'une nature si puissante et si féconde, voyant l'herbe pousser

d'heure en heure et toute vie animale multiplier autour de moi, ne

devais-je pas, moi aussi, germer et revivre de ce sentiment nouveau!


Si quelque chose eût pu y rappeler mon esprit et rompre le sombre

enchantement, c'eût été une lecture que parfois nous faisions le soir,

les _Oiseaux de France_ de Toussenel, heureuse et charmante transition

de la pensée nationale à celle de la nature.


Tant qu'il y aura une France, son alouette et son rouge-gorge, son

bouvreuil, son hirondelle, seront insatiablement lus, relus, redits. Et

s'il n'y avait plus de France, dans ces pages attendrissantes autant

qu'ingénieuses, nous retrouverions encore ce que nous eûmes de meilleur,

la vraie senteur de cette terre, le sens gaulois, l'esprit français,

l'âme même de notre patrie.


Les formules d'un système qu'il porte, au reste, légèrement, des

rapprochements cherchés (qui parfois feraient penser aux trop spirituels

animaux de Granville), n'empêchent pas que l'âme française, gaie, bonne,

sereine et courageuse, jeune comme un soleil d'avril, n'illumine partout

ce livre. Il y a des traits enlevés avec le bonheur, l'élan, le coup de

gosier de l'alouette au premier jour de printemps.


Ajoutez une chose très-belle qui n'est pas de la jeunesse. L'auteur,

enfant de la Meuse, et d'un pays de chasseurs, lui-même dans son premier

âge chasseur ardent, passionné, paraît modifié par son livre même. Il

oscille visiblement entre ses premières habitudes de jeunesse

meurtrière, et son sentiment nouveau, sa tendresse pour ces vies

touchantes qu'il découvre, pour ces âmes, ces personnes reconnues par

lui. J'ose dire que désormais il ne chassera pas sans remords. Père et

second créateur de ce monde d'amour et d'innocence, il trouvera entre

eux et lui une barrière de compassion. Et quelle? Son oeuvre elle-même,

le livre où il les vivifie.


Je commençais son livre à peine, lorsqu'il me fallut quitter Nantes. Moi

aussi, j'étais malade. L'humidité du climat, le travail âpre et soutenu,

et, bien plus encore, sans doute, le combat de mes pensées, semblaient

avoir atteint en moi ce nerf de vitalité sur lequel rien n'eut jamais

prise. Le chemin que nos hirondelles nous traçaient, nous le suivîmes,

nous nous en allâmes au midi. Nous posâmes notre nid mobile dans un pli

des Apennins, à deux lieues de Gênes.


Admirable situation, abri défendu, réservé, qui, sur cette côte d'un

climat variable, garde l'étonnant privilége d'une température identique.

Quoiqu'on ne pût se passer entièrement de feu, le soleil d'hiver, chaud

en janvier, encourageait le lézard et le malade, et les faisait croire

au printemps. Le dirai-je, cependant? Ces orangers, ces citronniers,

harmoniques dans leur immuable feuillage à l'immuable bleu de ciel,

n'étaient pas sans monotonie. La vie animée y était infiniment rare. Peu

ou point de petits oiseaux; nul oiseau de mer. Le poisson, fort rare,

n'anime pas ces eaux transparentes. Je les perçais du regard à une

grande profondeur, sans rien voir que la solitude, et les rochers blancs

et noirs qui sont le fond de ce golfe de marbre.


Cette côte, extrêmement étroite, n'est qu'une petite corniche, un

extrême petit bord, un simple _sourcil_ de la montagne, comme auraient

dit les latins. En gravir l'échelle pour dominer le golfe, c'est même

pour les bien portants une violente gymnastique. J'avais pour toute

promenade un petit quai, ou plutôt un scabreux chemin de ronde qui

serpente toujours serré, et le plus souvent de trois pieds de large,

entre les vieux murs de jardin, les écueils et les précipices.


Profond était le silence, la mer brillante, mais seule, monotone, sauf

le passage de quelques barques lointaines. Le travail m'était interdit;

pour la première fois depuis trente ans, j'étais séparé de ma plume,

sorti de la vie d'encre et de papier dont j'avais toujours vécu. Cette

halte, que je croyais stérile, me fut très-féconde en réalité. Je

regardai, j'observai. Des voix inconnues s'éveillèrent en moi.


Assez éloignés de Gênes et des excellents amis que nous y avions, notre

société unique était avec le petit peuple des lézards qui courent sur

les rocs, se jouent ou dorment au soleil. Charmants, innocents animaux

qui tous les jours à midi, lorsqu'on dîne et que le quai est absolument

désert, m'amusaient de leurs vives et gracieuses évolutions. Ma

présence, au commencement, leur paraissait inquiétante; mais huit jours

n'étaient pas passés que tous, même les plus jeunes, me connaissaient et

savaient qu'ils n'avaient rien à redouter de ce paisible rêveur.


Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lézards, pour qui une

mouche était un ample banquet, ne différait en rien de celle de la

_povera gente_ de la côte. Plusieurs faisaient cuire de l'herbe. Mais

l'herbe n'était pas commune, dans la montagne aride et décharnée. Le

dénûment de la contrée était au delà de ce qu'on peut croire. Je ne me

fâchai nullement d'y participer, de me trouver harmonisé aux misères de

l'Italie, ma glorieuse nourrice qui a élevé la France et moi-même plus

qu'aucun Français.


Nourrice? Elle l'était toujours, autant qu'elle pouvait l'être dans sa

pauvreté de ressources, dans la pauvreté de nature où ma santé me

réduisait. Incapable d'aliments, je recevais d'elle encore la seule

nourriture que je supportasse, l'air vivifiant et la lumière, ce soleil

qui permettait, dans un des grands hivers du siècle, d'avoir souvent la

fenêtre ouverte en janvier.


Toute ma préoccupation, dans l'oisive vie de lézard que je menais sur ce

rivage, fut celle de la contrée, de cette vieillesse apparente de

l'Apennin et des montagnes qui entourent la Méditerranée. Serait-elle

donc sans remède? ou bien, dans leurs flancs déboisés, retrouverait-on

les sources qui peuvent recommencer la vie? Telle fut l'idée qui

m'absorba. Je ne pensai plus à mon mal; je ne songeai plus à guérir.

Grand progrès pour un malade. Je m'oubliai. Mon affaire était désormais

de ressusciter ce grand malade, l'Apennin. À mesure qu'on me démontra

qu'il n'était pas désespéré, que ses eaux étaient cachées, non perdues,

qu'en les retrouvant, on pourrait y renouveler les végétaux, et par

suite la vie animale, je m'en sentis mieux moi-même, rafraîchi et

renouvelé. À chaque source qu'on lui retrouvait, je fus aussi moins

altéré; je crus les sentir sourdre en moi.


Féconde est toujours l'Italie. Elle le fut pour moi par son dénûment et

sa pauvreté. L'âpreté du chauve Apennin, cette famélique côte

Ligurienne, éveillèrent par le contraste, la pensée de la nature plus

que n'avait fait la richesse luxuriante de notre France occidentale. Les

animaux me manquèrent; j'en sentis l'absence. Au silencieux feuillage

des sombres jardins d'orangers, je demandais l'oiseau des bois. Je

sentis pour la première fois que la vie humaine devient sérieuse, dès

que l'homme n'est plus entouré de la grande société des êtres innocents

dont le mouvement, les voix et les jeux sont comme le sourire de la

création.


Une révolution se fit en moi, que je raconterai peut-être un jour. Je

revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux pensées que

j'avais émises, en 1846, dans mon livre du _Peuple_, à cette Cité de

Dieu, où tous les humbles, les simples, paysans et ouvriers, ignorants

et illettrés, barbares et sauvages, enfants, même encore ces autres

enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens à différents

titres, ont tous leur droit et leur loi, leur place au grand banquet

civique. «Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrière

que la Cité repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y

entrerai point et m'arrêterai au seuil.»


Ainsi, toute l'Histoire naturelle m'avait apparu alors comme une branche

de la politique. Toutes les espèces vivantes arrivaient, dans leur

humble droit, frappant à la porte pour se faire admettre au sein de la

Démocratie. Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des

lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde?


Telle fut donc ma rénovation, cette tardive _vita nuova_ qui m'amena peu

à peu aux sciences naturelles. L'Italie, qui a été toujours pour

beaucoup dans ma destinée, en fut le lieu, l'occasion, de même que,

trente ans plus tôt, elle m'avait donné (par Vico) la première étincelle

historique.


Chère et bienfaisante nourrice! Pour avoir un moment partagé ses

misères, souffert, rêvé, avec elle, elle me donna la chose sans prix,

qui vaut plus que tous les diamants. Quelle? Un profond accord d'esprit,

une communication féconde des plus intimes pensées, une parfaite

harmonie du foyer dans la pensée de la Nature.


Nous y entrions par deux routes: moi, par l'amour de la Cité, par

l'effort de la compléter en m'y associant tous les êtres; elle, par

l'idée religieuse et par l'amour filial pour la maternité de Dieu.


Dès ce temps nous pûmes, chaque soir, mettre en commun notre banquet.


* * * * *


J'ai déjà dit comment cette oeuvre s'enrichissait à notre insu, fécondée

chemin faisant par nos modestes auxiliaires. Ils l'ont presque toujours

dictée.


Ce que nos fleurs de Paris avaient préparé, nos oiseaux de Nantes le

firent. Certain rossignol dont je parle à la fin du livre en fut le

couronnement.


Ces impressions diverses vinrent se réunir et se fondre, dans notre

sérieux retour en France, et surtout ici, devant l'Océan. Au promontoire

de la Hève, sous les vieux ormes qui le dominent, cette révélation

s'acheva. Les goëlands de la côte, les petits oiseaux du bois, ne dirent

rien qui ne fût compris. Toutes ces choses résonnaient en nous, comme

autant de voix intérieures.


Le phare, la grande falaise, de trois ou quatre cents pieds, qui

regardent de si haut la vaste embouchure de la Seine, le Calvados et

l'Océan, c'était le but ordinaire de nos promenades et notre point de

repos. Nous y montions le plus souvent par un chemin profond, couvert,

plein de fraîcheur et d'obscurité, qui aboutit tout à coup à cette

lumière immense. Parfois aussi nous gravissions le colossal escalier

qui, sans surprise, en plein soleil, toujours devant la grande mer, mène

au sommet en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds. Cette

ascension ne se faisait pas d'une haleine; au second gradin, on

respirait, on s'asseyait quelques minutes au monument que la veuve d'un

des grands soldats de la France a élevé à sa mémoire dans l'idée que la

pyramide pourrait avertir les marins et leur sauver quelque naufrage.


Cette falaise, fort sablonneuse, perd un peu à chaque hiver; ce n'est

pas la mer qui la ronge: mais les grandes pluies la délavent, en

emportent des débris, qui, d'abord nus et informes, témoignent de

l'éboulement. Mais la Nature compatissante et gracieuse, ne le souffre

pas. Elle les habille bientôt, leur accorde quelque verdure, gazon,

herbes, ronces, arbustes, qui peu à peu sont, à mi-côte, des oasis en

miniature, paysages lilliputiens, pendus à la grande falaise, et qui de

leur jeunesse consolent sa triste nudité.


Ainsi le joli, le sublime, chose rare, s'embrassent ici. La montagne,

battue des orages, vous conte l'épopée de la terre, sa rude et

dramatique histoire, et, pour témoins, montre ses os. Mais ces jeunes

enfants de hasard, qui germent de son flanc aride, prouvent qu'elle est

toujours féconde, que les débris sont l'élément d'une organisation

nouvelle, et toute mort une vie commencée.


Aussi jamais ces ruines ne nous ont donné de tristesse. Nous y parlions

volontiers de destinée, de providence, de mort, de vie à venir. Moi qui

ai droit de mourir et par l'âge et par les travaux, elle, le front déjà

incliné par les épreuves d'enfance et par la sagesse avant l'heure, nous

n'en vivions pas moins d'un grand souffle d'âme, de la rajeunissante

haleine de cette mère aimée, la Nature.


Issus d'elle si loin l'un de l'autre, si unis en elle aujourd'hui, nous

aurions voulu fixer ce rare moment de l'existence, «jeter l'ancre sur

l'île du temps.» Et comment l'aurions-nous mieux fait que par cette

oeuvre de tendresse, de fraternité universelle, d'adoption de toute vie?


Elle m'y rappelait sans cesse, agrandissant mes sentiments de tendresse

individuelle par l'interprétation facile, gaie, émue, de l'âme de la

contrée et des voix de la solitude.


C'est alors, entre autres choses, que je commençai à entendre les

oiseaux qui chantent peu, mais parlent, comme les hirondelles, jasant du

beau temps, de la chasse, de nourriture rare ou commune, ou de leur

prochain départ, enfin de toutes leurs affaires. Je les avais écoutées à

Nantes en octobre, à Turin en juin. Leurs causeries de septembre étaient

plus claires à la Hève. Nous les traduisions couramment, dans leur douce

vivacité, dans cette joie de jeunesse et de bonne humeur, sans éclat et

sans saillie, conforme à l'heureux équilibre d'un oiseau si libre et si

sage, qui semble, non sans gratitude, reconnaître qu'il reçut de Dieu

une part si notable au bonheur.


Hélas! l'hirondelle elle-même n'est pourtant guère exceptée de cette

guerre insensée que nous faisons à la Nature. Nous détruisons jusqu'aux

oiseaux qui défendaient les moissons, nos gardiens, nos bons ouvriers,

qui, suivant de près la charrue, saisissent le futur destructeur que

l'insouciant paysan remue, mais remet dans la terre.


Des races entières périssent, importantes, intéressantes. Les premiers

de l'Océan, les êtres doux et sensibles à qui la nature donna le sang et

le lait (je parle des cétacés), à quel nombre sont-ils réduits? Beaucoup

de grands quadrupèdes ont disparu de ce globe. Beaucoup d'animaux de

tout genre, sans disparaître entièrement, ont reculé devant l'homme; ils

fuient ensauvagés, perdent leurs arts naturels et retombent à l'état

barbare. Le héron, noté par Aristote pour son adresse et sa prudence,

est maintenant (du moins en Europe) un animal misanthrope, borné, de peu

de sens. Le castor, qui, en Amérique dans sa paisible solitude, était

devenu architecte, ingénieur, s'est découragé; il fait à peine

aujourd'hui des trous dans la terre. Le lièvre, si bon, si beau,

original par sa fourrure, sa célérité, la finesse extraordinaire de

l'ouïe, aura bientôt disparu; le peu qui reste est abruti. Et pourtant

le pauvre animal est encore docile, éducable; avec de bons traitements,

on peut lui apprendre les choses les plus contraires à sa nature, celles

qui demandent du courage.


Ces pensées que d'autres ont écrites et bien mieux, nous, nous les eûmes

au coeur. Elles ont été notre aliment, notre rêve habituel, couvé

pendant ces deux années, en Bretagne, en Italie; c'est ici qu'elles sont

devenues, dirai-je un livre? un fruit vivant? À la Hève, il nous apparut

dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a

faite entre les êtres, du pacte d'amour qu'a mis la Mère universelle

entre ses enfants.


La classe ailée, la plus haute, la plus tendre, la plus sympathique à

l'homme, est celle que l'homme aujourd'hui poursuit le plus cruellement.


Que faut-il pour la protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il

est une personne.


_L'oiseau_ donc, _un seul oiseau_, c'est tout le livre, mais à travers

les variétés de la destinée, se faisant, s'accommodant aux mille

conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée. Sans

connaître les systèmes plus ou moins ingénieux de transformations, le

coeur unifie son objet; il ne se laisse arrêter ni par la diversité

extérieure des espèces, ni par la crise de la mort qui semble rompre le

fil. La mort survient, rude et cruelle, dans ce livre, en plein cours de

vie, mais comme accident passager: la vie n'en continue pas moins.


Les agents de la mort, les espèces meurtrières, tellement glorifiées par

l'homme, qui y reconnaît son image, se trouvent ici replacées fort bas

dans la hiérarchie, remises au rang que leur doit la raison. Elles sont

les plus grossières dans les deux arts de l'oiseau, pour le nid et pour

le chant. Tristes instruments du fatal passage; elles apparaissent au

milieu de ce livre comme les ministres aveugles de la Nature en sa plus

dure nécessité.


Mais la haute lumière de vie, l'art dans sa première étincelle

n'apparaît qu'en les plus petits. Aux petits oiseaux sans éclat, d'une

robe modeste et sombre, l'art commence, et, sur certains points, monte

plus haut que la sphère de l'homme. Loin d'égaler le rossignol, on n'a

pu encore le noter, ni se rendre compte de sa chanson sublime.


Donc, l'aigle est détrôné ici, le rossignol intronisé. Dans le

_crescendo_ moral où va l'oiseau se formant peu à peu, la cime et le

point suprême se trouvent naturellement, non dans une force brutale, si

aisément dépassée par l'homme, mais dans une puissance d'art, de coeur

et d'aspiration, où l'homme n'a pas atteint, et qui, par delà ce monde,

le transporte par moment dans les mondes ultérieurs.


Haute justice, et vraiment juste, parce qu'elle est clairvoyante et

tendre! Faible sur bien des points sans doute, ce livre est fort de

tendresse et de foi. Il est un, constant et fidèle. Rien ne le fait

dévier. Par-dessus la mort et son faux divorce, à travers la vie et ses

masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile, du nid au

nid, de l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu.


À la Hève, près le Havre, 21 septembre 1855.





PREMIERE PARTIE





L'OEUF.



La savante ignorance, le clairvoyant instinct de nos anciens, avait dit

cet oracle: «Tout vient de l'oeuf; c'est le berceau du monde.»


Même origine, mais la diversité de destinée tient surtout à la mère.

Elle agit et prévoit, elle aime plus ou moins; elle est plus ou moins

mère. Plus elle l'est, plus l'être monte; chaque degré dans l'existence

dépend du degré de l'amour.


Que peut la mère dans l'existence mobile du poisson? Rien que confier

son oeuf à l'océan. Que peut-elle dans le monde des insectes, où

généralement elle meurt quand elle a donné l'oeuf? Lui trouver, avant de

mourir, un lieu sûr pour éclore et vivre.


Même chez l'animal supérieur, le quadrupède, où la chaleur du sang

semble devoir doubler l'amour, où la mère elle-même est si longtemps

pour le petit son nid et sa douce maison, les soins de la maternité sont

d'autant moindres. Il naît formé, vêtu, tout semblable à sa mère; un

lait tout prêt l'attend. Et dans beaucoup d'espèces, l'éducation se fait

sans que la mère s'en donne plus de soucis qu'elle n'en eut alors qu'il

croissait dans son sein.


Autre est le destin de l'oiseau. Il mourrait, s'il n'était aimé.


Aimé? Toute mère aime, de l'Océan jusqu'aux étoiles. Mais je veux dire

soigné, entouré d'amour infini, enveloppé de la chaleur, du magnétisme

maternel.


Même dans l'oeuf où vous le voyez garanti par cette coquille calcaire,

il sent si vivement les atteintes de l'air, que tout point refroidi dans

l'oeuf coûte un membre au futur oiseau. De là, le long travail, si

inquiet, de l'incubation, la captivité volontaire, l'immobilisation du

plus mobile des êtres. Et tout cela très-douloureux! une pierre pressée

si longtemps sur le coeur, sur la chair, souvent la chair vive!


Il naît, mais il est nu. Tandis que le petit quadrupède, habillé dès son

premier jour, rampe, marche déjà, le jeune oiseau (surtout dans les

espèces supérieures) gît sans duvet, immobile sur le dos. C'est

non-seulement en le couvant, mais en le frottant soigneusement, que la

mère entretient, suscite sa chaleur. Le poulain sait teter et se nourrit

très-bien lui-même; le petit oiseau doit attendre que la mère cherche,

choisisse, prépare la nourriture. Elle ne peut quitter. Le père y

suppléera. Voilà la vraie famille, la fidélité dans l'amour, et la

première lueur morale.


Je ne dirai rien ici d'une éducation prolongée, très-spéciale et

très-hasardeuse, celle du vol. Encore moins de celle du chant, si

délicate chez les oiseaux artistes. Le quadrupède sait bientôt ce qu'il

saura; tel galope en naissant; et, s'il fait quelque chute, est-ce même

chose, dites-moi, de tomber sans danger dans l'herbe, ou de se lancer

dans les cieux?


* * * * *


Prenons l'oeuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus

compréhensive, la plus belle, celle qui offre le moins de prise à

l'attaque extérieure, donne l'idée d'un petit nombre complet, d'une

harmonie totale à laquelle on n'ôtera rien, on n'ajoutera rien. Les

choses inorganiques n'affectent guère cette forme parfaite. Je pressens

qu'il y a sous l'apparence inerte un haut mystère de vie et quelque

oeuvre accomplie de Dieu.


Quelle est-elle? et que doit-il sortir de là? Je ne le sais. Mais elle

le sait bien, celle qui, les ailes épandues, frémissante, l'embrasse et

le mûrit de sa chaleur; celle qui jusque-là, libre et reine de l'air,

vivait à son caprice, et, tout à coup captive, s'est immobilisée sur cet

objet muet qu'on dirait une pierre et que rien ne révèle encore.


Ne parlez pas d'instinct aveugle. On verra par des faits combien cet

instinct clairvoyant se modifie selon les circonstances, en d'autres

termes combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute

raison humaine.


Oui, cette mère, par la pénétration, la clairvoyance de l'amour, sait,

voit distinctement. À travers l'épaisse coquille calcaire où votre rude

main ne sent rien, elle sent par un tact délicat l'être mystérieux qui

s'y nourrit, s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans le dur

labeur de l'incubation, dans sa captivité si longue. Elle le voit

délicat et charmant dans son duvet d'enfance, et elle le prévoit, par

l'espoir, tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes étendues, il

regardera le soleil et volera contre les orages.


Profitons de ces jours. Ne hâtons rien. Contemplons à loisir cette image

charmante de la rêverie maternelle, du second enfantement par lequel

elle achève cet invisible objet d'amour, ce fils inconnu du désir.


Charmant spectacle, mais plus sublime encore. Soyons modestes ici. Chez

nous la mère aime ce qui remue dans son sein, ce qu'elle touche, tient,

enveloppe d'une possession certaine; elle aime la réalité sûre, agitée

et mouvante qui répond à ses mouvements. Mais celle-ci aime l'avenir et

l'inconnu; son coeur bat solitaire, et rien ne lui répond encore. Elle

n'en aime pas moins, et se dévoue et souffre; elle souffrirait jusqu'à

la mort pour son rêve et sa foi.


* * * * *


Foi puissante, efficace. Elle accomplit un monde, et le plus étonnant

peut-être. Ne me parlez pas des soleils, de la chimie élémentaire des

globes. La merveille d'un oeuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie

lactée.


Comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un

océan tout entier, la mer de lait, où flotte en germe le bien-aimé du

ciel. Il flotte, ne craignez le naufrage; les plus délicats ligaments le

tiennent suspendu: les heurts, les chocs, lui sont sauvés. Il nage tout

doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité

profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante! et combien

supérieure à tout allaitement!


Mais voilà que, dans ce sommeil divin, il a senti sa mère, sa chaleur

magnétique. Et lui aussi, il se met à rêver. Son rêve est mouvement; il

l'imite, se conforme à elle; son premier acte, acte d'amour obscur, est

de lui ressembler.


«Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?»


Et dès qu'il lui ressemble, il veut aller à elle. Il incline, il appuie

plus près de la coquille, qui seule dès lors le sépare de sa mère.

Alors, elle l'écoute; parfois elle est assez heureuse pour entendre déjà

son premier _pipement_. Il ne restera guère. Il s'enhardit, prend son

parti. Il a un bec, et il s'en sert. Il frappe, il fêle, il fend le mur

de sa prison. Il a des pieds et il s'en aide... Voilà le travail

commencé... son salaire est la délivrance: il entre dans la liberté.


Dire le ravissement, l'agitation, la prodigieuse inquiétude, tous les

soins maternels, c'est ce que nous ne ferons pas ici; déjà nous venons

de dire les difficultés de l'éducation.


L'oiseau n'est initié que par le temps et la tendresse. Supérieur par le

vol, il l'est beaucoup plus en ceci, qu'il a eu un foyer et qu'il a vécu

par sa mère; alimenté par elle, et par son père émancipé, ce plus libre

des êtres est le favori de l'amour.


* * * * *


Si l'on veut admirer la fécondité de la nature, la vigueur d'invention,

la charmante richesse (effrayante, en un sens) qui d'une création

identique tire par millions des miracles opposés, qu'on regarde cet oeuf

tout semblable à un autre, d'où pourtant jailliront les tribus infinies

qui vont s'envoler par le monde.


De l'obscure unité, elle verse, elle épanche en rayons innombrables et

prodigieusement divergents, ces flammes ailées que vous nommez oiseaux,

flamboyants d'ardeur et de vie, de couleur et de chant. De la main

brûlante de Dieu échappe incessamment cet éventail immense de diversité

foudroyante, où tout brille, où tout chante, où tout m'inonde

d'harmonie, de lumière... Ébloui, je baisse les yeux.


* * * * *


Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?...

pour vous, ni hauteur, ni distance; le ciel, l'abîme, c'est tout un.

Quelle nuée, et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre,

dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses

mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous

l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle

dans l'éternel silence où la vie a cessé, où la dernière mousse a fini;

l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant. Vous, vous

restez encore, vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous

réchauffez la mort. Dans ces déserts terribles, vos touchantes amours

innocentent ce que l'homme appelle la barbarie de la nature.





LE PÔLE.


OISEAUX-POISSONS.



La grande fée qui fait pour l'homme la plupart des biens et des maux,

l'imagination, se joue à lui travestir de cent façons la nature. Dans

tout ce qui passe ses forces ou blesse ses sensations, dans toutes les

nécessités que commande l'harmonie du monde, il est tenté de voir et de

maudire une volonté malveillante. Un écrivain a fait un livre contre les

Alpes; un poëte a follement placé le trône du Mal sur ces bienfaisants

glaciers, qui sont la réserve des eaux de l'Europe, qui lui versent ses

fleuves et qui font sa fécondité. D'autres, plus insensés encore, ont

maudit les glaces du pôle, méconnu la magnifique économie du globe, le

balancement majestueux des courants alternatifs qui sont la vie de

l'Océan. Ils ont vu la guerre et la haine, la méchanceté de la nature

dans ses mouvements réguliers, profondément pacifiques, de la Mère

universelle.


Voilà les rêves de l'homme. Les animaux ne partagent nullement ces

antipathies, ces terreurs; un double attrait, au contraire, chaque année

les fait affluer vers les pôles en innombrables légions.


Chaque année, oiseaux, poissons, gigantesques cétacés vont peupler les

mers et les îles qui entourent le pôle austral. Mers admirables,

fécondes, pleines et combles de vie commencée (à l'état de zoophytes) et

de fermentation vivante, d'eaux gélatineuses, de frai, de germes

surabondants.


Les deux pôles également sont pour ces foules innocentes, partout

poursuivies, le grand, l'heureux rendez-vous de l'amour et de la paix.

Le cétacé, pauvre poisson qui pourtant a, comme nous, le doux lait et le

sang chaud, ce proscrit infortuné qui bientôt aura disparu, c'est là

qu'il trouve encore abri, une halte pour le moment sacré de la maternité

et de l'allaitement. Nulles races meilleures ni plus douces, nulles plus

fraternelles pour les leurs, plus tendres pour leurs petits. Cruelle

ignorance de l'homme! Comment le lamentin, le phoque, qui sont si

rapprochés de lui, ont-ils été tués sans horreur?


L'homme géant du vieil Océan, la baleine, cet être aussi doux que

l'homme nain est barbare, a sur lui cet avantage, d'accomplir, sur des

espèces d'effrayante fécondité, le travail de destruction que commande

la nature, sans leur infliger la douleur. Elle n'a ni dents, ni scie;

nul de ces moyens de supplice dont les destructeurs du monde sont si

abondamment pourvus. Absorbées subitement au fond de ce creuset mobile,

elles se perdent et s'évanouissent, subissent instantanément les

transformations de la grande chimie. La plupart des matières vivantes

dont s'alimentent autour des pôles les habitants de ces mers, cétacés,

poissons, oiseaux, n'ont pas d'organisme encore, ni de moyens de

souffrir. Cela donne à ces tribus un caractère d'innocence qui nous

touche infiniment, nous remplit de sympathie, d'envie aussi, s'il faut

le dire. Trois fois heureux, trois fois béni, ce monde où la vie se

répare sans qu'il en coûte la mort, ce monde qui généralement est

affranchi de la douleur, qui dans ses eaux nourrissantes trouve toujours

la mer de lait, n'a pas besoin de cruauté, et reste encore suspendu aux

mamelles de la nature.


Profonde était la paix de ces solitudes et de leurs peuples amphibies,

avant l'arrivée de l'homme. Contre l'ours et le renard bleu, les deux

tyrans de la contrée, ils trouvaient un facile abri dans le sein,

toujours ouvert, de la mer, leur bonne nourrice. Quand les marins y

abordèrent, leur seul embarras était de percer la foule des phoques

bienveillants et curieux qui venaient les regarder. Les manchots des

terres australes, les pingouins des terres boréales, pacifiques et plus

ingambes, ne faisaient aucun mouvement. Les oies, dont le fin duvet,

d'une incomparable douceur, fournit l'édredon, se laissaient sans

difficulté approcher, prendre à la main.


L'attitude de ces êtres nouveaux fut pour nos navigateurs une cause de

plaisantes méprises. Ceux qui, de loin, virent d'abord des îles

couvertes de manchots, à leur tenue verticale, à leur robe blanche et

noire, crurent voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs.

La roideur de leurs petits bras (à peine peut-on dire ailes pour ces

oiseaux commencés), leur mauvaise grâce sur terre, leur difficulté à

marcher, les adjuge à l'Océan où ils nagent à merveille, et qui est leur

élément naturel et légitime; on dirait volontiers qu'ils en sont les

premiers fils émancipés, des poissons ambitieux, candidats aux rôles

d'oiseaux, qui déjà étaient parvenus à transformer leurs nageoires en

ailerons écailleux. La métamorphose ne fut pas couronnée d'un plein

succès: oiseaux impuissants, maladroits, ils restent poissons habiles.


Ou encore, à leurs larges pieds attachés de si près au corps, à leur cou

court et posé sur un gros corps cylindrique, avec une tête aplatie, on

les jugerait parents de leurs voisins les phoques, dont ils n'ont pas

l'intelligence, mais du moins le bon naturel.


Ces fils aînés de la nature, confidents de ses vieux âges de

transformation, parurent, aux premiers qui les virent, d'étranges

hiéroglyphes. De leur oeil doux, mais terne et pâle comme la face de

l'océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète,

du fond de leur antiquité.


Levaillant, non loin du cap de Bonne-Espérance, les trouva nombreux sur

une île déserte où s'élevait le tombeau d'un pauvre marin danois, homme

du pôle boréal, que le hasard avait amené là pour mourir aux terres

australes, et qui se trouvait avoir l'épaisseur du globe entre lui et sa

patrie... Phoques et manchots lui faisaient une nombreuse société: les

premiers couchés, accroupis; les autres debout et montant avec dignité

la garde autour du tombeau, tous plaintifs, et répondant aux plaintes de

l'Océan, qu'on eût dit celle des morts.


Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tiède exil d'Afrique, ils

s'habillent d'un bon et solide fourreau de graisse qui leur sera bien

utile contre la faim et le froid. Dès que le printemps revient, une voix

secrète leur dit que le tempétueux dégel a brisé, fondu les cristaux

aigus des glaces, que les bienheureuses mers des pôles, leur patrie et

leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent.

Ils s'élancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six

cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes où, par

instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prêt. Un été de

trente jours leur donne le moment du bonheur.


Bonheur sévère. Le besoin de trouver une profonde paix les éloigne de la

mer où est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un

temps de jeûne et d'inquiétude. Le renard bleu, leur ennemi, les

poursuit dans le désert. Mais l'union fait la force. Les mères couvent

toutes ensemble, et la légion des pères veille autour d'elles, prête à

se dévouer. Éclose seulement le petit! et que le bataillon serré le mène

jusqu'à la mer... il s'y jette, il est sauvé!


Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature

si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de

l'oiseau, d'amour et de dévouement? Le foyer du Nord tient d'elle une

grâce morale qu'a rarement celui du Midi: un soleil y luit, qui n'est

pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l'âme. Toute

créature y est relevée par l'austérité même du climat ou du danger.


Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la

beauté, c'est d'avoir trouvé le beau. Ce miracle sort du coeur des

mères. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. «C'est

un objet charmant, dit une dame qui a visité ces contrées; élégant et

gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure légère du

lièvre blanc, plus délicat que la plume du cygne. Autour de la capote où

la tête de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement

abritée, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites

chaînettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le

cliquetis fait rire le petit Lapon.»


Merveille de la maternité! Par elle, voilà la femme la plus rude qui

devient inventive, artiste... Mais la femelle est héroïque. C'est le

plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'édredon, l'eider,

s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme

a volé ce nid, la mère continue sur elle la cruelle opération. Et quand

elle s'est plumée, n'a plus rien à arracher que la chair, le sang, le

père lui succède et il s'arrache tout à son tour; de sorte que le petit

est vêtu d'eux, de leur substance, de leur dévouement et de leur

douleur.


Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'était servi son père et que

lui-même aimait à porter en mémoire de lui, dit ce mot touchant auquel

ce pauvre nid me reporte: «Je m'enveloppais de mon père.»





L'AILE.



Des ailes! des ailes! pour voler

Par montagne et par vallée!

Des ailes pour bercer mon coeur

Sur le rayon de l'aurore!


Des ailes pour planer sur la mer

Dans la pourpre du matin!

Des ailes au-dessus de la vie!

Des ailes par delà la mort!


(RÜCKERT.)


C'est le cri de la terre entière, du monde et de toute vie; c'est celui

que toutes les espèces animales ou végétales poussent en cent langues

diverses, la voix qui sort de la pierre même et du monde inorganique:

«Des ailes! nous voulons des ailes, l'essor et le mouvement!»


Oui, les corps les plus inertes se précipitent avidement dans les

transformations chimiques qui les font entrer au courant de la vie

universelle, leur donnent les ailes du mouvement et de la fermentation.


Oui, les végétaux fixés sur leur racine immobile épandent leurs amours

intérieurs vers une existence ailée, et se recommandent aux vents, aux

flots, aux insectes, pour les faire vivre au dehors, leur donner le vol

que leur refusa la nature.


Nous contemplons avec compassion ces ébauches animales, l'unau, l'aï,

plaintives et souffrantes images de l'homme, qui ne peuvent faire un pas

sans pousser un gémissement: _paresseux_ ou _tardigrades_. Ces noms, que

nous leur donnons, nous pouvions les garder pour nous. Si la lenteur est

relative au désir du mouvement, à l'effort toujours trompé d'aller,

d'avancer, d'agir, le vrai _tardigrade_ c'est l'homme. La faculté de se

traîner d'un point à l'autre de la terre, les ingénieux instruments

qu'il a récemment inventés pour aider cette faculté, tout cela ne

diminue pas son adhérence à la terre; il n'y reste pas moins collé par

la tyrannie de la gravitation.


Je ne vois guère sur la terre qu'une classe d'êtres à qui il soit donné

d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette

universelle tristesse de l'impuissante aspiration: c'est celui qui ne

tient à la terre que du bout de l'aile, pour ainsi parler; celui que

l'air lui-même berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait à s'en

mêler autrement que pour diriger à son besoin, à son caprice.


Vie facile et vie sublime! De quel oeil le dernier oiseau doit regarder,

mépriser le plus fort, le plus rapide des quadrupèdes, un tigre, un

lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, collé, fixé à

la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des

gémissements nocturnes qui témoignent des servitudes de ce faux roi des

animaux, lié, comme nous sommes tous, dans l'existence inférieure que

nous font également la faim et la gravitation!


Oh! la fatalité du ventre! la fatalité du mouvement qui nous fait

traîner sur la terre! L'implacable pesanteur qui rappelle chacun de nos

deux pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et

nous dit: «Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Sorti un moment

de son sein, tu y resteras bien longtemps.»


N'en querellons pas la nature, c'est le signe certainement que nous

habitons un monde fort jeune encore, fort barbare; monde d'essai et

d'apprentissage, dans la série des étoiles, une des haltes élémentaires

de la grande initiation. Ce globe est un globe enfant. Et toi, tu es un

enfant. De cette école inférieure, tu seras émancipé aussi, tu auras de

belles et puissantes ailes. Tu gagnes et mérites ici, à la sueur de ton

front, un degré dans la liberté.


Faisons une expérience. Demandons à l'oiseau encore dans l'oeuf ce qu'il

veut être, donnons-lui l'option. Veux-tu être homme, et partager cette

royauté du globe que nous font l'art et le travail?


Il répondra non, à coup sûr. Sans calculer l'effort immense, la peine,

la sueur et le souci, la vie d'esclave par laquelle nous achetons la

royauté, il n'aura qu'un mot à dire: «Roi moi-même en naissant de

l'espace et de la lumière, pourquoi abdiquerais-je, quand l'homme, en sa

plus haute ambition, dans son suprême voeu de bonheur et de liberté,

rêve de se faire oiseau et de prendre des ailes?


C'est dans son meilleur âge, dans sa première et plus riche existence,

dans ses songes de jeunesse, que parfois l'homme a la bonne fortune

d'oublier qu'il est homme, serf de la pesanteur et lié à la terre. Le

voilà qui s'envole, il plane, il domine le monde, il nage dans un trait

du soleil, il jouit du bonheur immense d'embrasser d'un regard

l'infinité des choses qu'hier il voyait une à une. Obscure énigme de

détail, tout à coup lumineuse pour qui en perçoit l'unité! Voir le monde

sous soi, l'embrasser et l'aimer! quel divin et sublime songe!... Ne

m'éveillez pas, je vous prie, ne m'éveillez jamais!... Mais quoi! Voici

le jour, le bruit et le travail; le dur marteau de fer, la perçante

cloche, de son timbre d'acier, me détrônent, me précipitent; mes ailes

ont fondu. Terre lourde, je retombe à la terre; froissé, courbé, je

reprends la charrue.


Quand, à la fin de l'autre siècle, l'homme eut l'idée hardie de se

livrer au vent, de monter dans les airs, sans gouvernail, ni rame, ni

moyen de direction, il proclama qu'enfin il avait pris des ailes, éludé

la nature et vaincu la gravitation. De cruels et tragiques événements

démentirent cette ambition. On étudia l'aile; on entreprit de l'imiter;

on contrefit grossièrement l'inimitable mécanique. Nous vîmes avec

effroi, d'une colonne de cent pieds, un pauvre oiseau humain, armé

d'ailes immenses, s'élancer, s'agiter et se briser en pièces.


La triste et funeste machine, dans sa laborieuse complication, était

bien loin de rappeler cet admirable bras (bien supérieur au bras

humain), ce système de muscles qui coopèrent entre eux dans un si fort

et si vif mouvement. Détendue et dégingandée, l'aile humaine manquait

spécialement du muscle tout-puissant qui lie l'épaule à la poitrine

(l'humérus au sternum), et donne le violent coup d'aile au vol

foudroyant du faucon. L'instrument tient ici de si près au moteur,

l'aviron au rameur, et fait si bien un avec lui, que le martinet, la

frégate rament à quatre-vingts lieues par heure, cinq ou six fois plus

vite que nos chemins de fer les plus rapides, dépassant l'ouragan, et

sans nul rival que l'éclair.


Mais nos pauvres imitateurs eussent-ils vraiment imité l'aile, rien

n'était fait. On copiait la forme, mais non la structure intérieure; on

croyait que l'oiseau avait dans le vol seul sa force d'ascension,

ignorant le secret auxiliaire que la nature cache en sa plume et ses os.

Le mystère, la merveille, c'est la faculté qu'elle lui donne de se

faire, comme il veut, léger ou lourd, en admettant plus ou moins d'air

dans ces réservoirs ménagés exprès. Pour devenir léger, il enfle son

volume, donc diminue sa pesanteur relative; dès lors il monte de

lui-même dans un milieu plus lourd que lui. Pour descendre ou tomber, il

se refait petit, étroit, en chassant l'air qui le gonflait, donc plus

pesant, aussi pesant qu'il veut. Voilà ce qui trompait, ce qui faisait

la fatale ignorance. On savait que l'oiseau est un vaisseau, non qu'il

fût un ballon. On n'imitait que l'aile; l'aile bien imitée, si l'on n'y

joint cette force intérieure, n'est qu'un sûr moyen de périr.


Mais cette faculté, ce jeu rapide de prendre ou chasser l'air, de nager

sous un lest variable à volonté, à quoi cela même tient-il? à une

puissance unique, inouïe, de respiration. L'homme qui recevrait autant

d'air à la fois serait tout d'abord étouffé. Le poumon de l'oiseau,

élastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec

force et délice, le verse à flots aux os, aux cellules aériennes.

Aspiration, rénovation de rapidité foudroyante de seconde en seconde. Le

sang, vivifié sans cesse d'un air nouveau, fournit à chaque muscle cette

inépuisable vigueur, qui n'est à nul autre être, et n'appartient qu'aux

éléments.


La lourde image d'Antée touchant à la Terre, sa mère, et y puisant des

forces, rend faiblement, grossièrement, quelque idée de cette réalité.

L'oiseau n'a pas à chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler;

l'air le cherche et afflue en lui; il lui rallume incessamment le

brûlant foyer de la vie.


Voilà ce qui est prodigieux, et non pas l'aile. Ayez l'aile du condor et

suivez-le, quand du sommet des Andes, et de leurs glaciers sibériques,

il fond, il tombe au rivage brûlant du Pérou, traversant en une minute

toutes les températures, tous les climats du globe, aspirant d'une

haleine l'effrayante masse d'air, brûlée, glacée, n'importe!... Vous

arriveriez foudroyé!


Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupède. Prenez-moi

un lion enchaîné dans un ballon (dit Toussenel), son sourd rugissement

se perdra dans l'espace. Bien autrement puissante de voix et de

respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on

l'entend encore quand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, légère, sans

fatigue, qui n'a rien coûté, semble la joie d'un invisible esprit qui

voudrait consoler la terre.


La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce

qu'il se sent fort au delà de son action, parce que, bercé, soulevé de

l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La

force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs,

chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer

maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un enivrement divin.


La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque

être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son

image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve

le monde.


La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être

homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse font les

chérubins de Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et

elle trouve le vrai nom de l'âme, l'_aspiration_ [Grec: asthma]. L'âme a

gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,

et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce

voeu, échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs

prophétiques: «Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul

doute que l'enfant ne devienne un ange.


Elle l'a vu ainsi dans ses songes.


Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissement des nuits, que nous

pleurons tant au matin, si vous étiez partout! Si vraiment vous viviez!

Si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil! si, d'étoiles en

étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous

ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...


On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont

pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues

derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le

prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.





PREMIERS ESSAIS DE L'AILE.



Il n'est point d'homme illettré, ignorant, point d'esprit blasé,

insensible, qui puisse se défendre d'une émotion de respect, je dirai

presque de terreur, en entrant dans les salles de notre Musée d'histoire

naturelle.


Nulle collection étrangère, à notre connaissance, ne produit cette

impression.


D'autres, sans doute, comme celle du splendide musée de Leyde, sont plus

riches en tel genre; non plus complètes, non plus harmoniques. Cette

grandiose harmonie se sent instinctivement, elle impose et saisit. Le

voyageur inattentif, visiteur fortuit, est pris sans s'y attendre; il

s'arrête et il songe. En face de cette énorme énigme, de cet immense

hiéroglyphe qui pour la première fois se pose devant lui, il se

tiendrait heureux s'il pouvait lire un caractère, épeler une lettre. Que

de fois des gens du peuple, surpris et tourmentés de telle forme

bizarre, nous en ont demandé le sens! Un mot les mettait sur la voie,

une simple indication les charmait; ils partaient contents, et se

promettaient de revenir. Au contraire, ceux qui traversaient cet océan

d'objets inconnus, incompris, s'en allaient fatigués et tristes.


Formons le voeu qu'une administration si éclairée, si haut placée dans

la science, revienne à la constitution primitive du Muséum, qui créait

des _gardiens démonstrateurs_, et n'admettait comme surveillants de ce

trésor que ceux qui pouvaient le comprendre, et par moments

l'interpréter.


Un autre voeu que nous osons former, c'est qu'à côté des grands

naturalistes on place les images des courageux navigateurs, des

voyageurs persévérants, qui, par leurs travaux, leurs périls, en

hasardant cent fois leur vie, nous ont rapporté ces trésors. S'ils

valent en eux-mêmes, ils valent peut-être plus encore par l'héroïsme et

la grandeur de coeur de ceux qui nous les ont gagnés. Ce charmant

colibri, madame, saphir ailé où vous verriez un futile objet de parure,

savez-vous bien qu'un Azara, un Lesson, vous l'a rapporté des forêts

meurtrières où l'on ne respire que la mort? Ce tigre magnifique dont

vous admirez le pelage, sachez que, pour le mettre ici, il a fallu que,

dans les jongles, il fût cherché, rencontré face à face, tiré, frappé au

front par l'intrépide Levaillant? Ces voyageurs illustres, amants

ardents de la nature, souvent sans moyens, sans secours, l'ont suivie

aux déserts, observée et surprise dans ses mystérieuses retraites,

s'imposant la soif et la faim, d'incroyables fatigues, ne se plaignant

jamais, se croyant trop récompensés, pleins d'amour, de reconnaissance à

chaque découverte, ne regrettant rien à ce prix, non pas même la mort de

Lapeyrouse ou de Mungo Park, la mort dans les naufrages, la mort chez

les barbares.


Qu'ils revivent ici au milieu de nous! Si leur vie solitaire s'écoula

loin de l'Europe pour la servir, que leurs images soient placées au

milieu de la foule reconnaissante, avec la brève indication de leurs

heureuses découvertes, de leurs souffrances et de leur grand courage.

Plus d'un jeune homme se sentira ému d'avoir vu ces héros et reviendra

rêveur et tenté de les imiter.


C'est la double grandeur de ce lieu. Des héros envoyèrent ces choses, et

elles furent recueillies, classées, harmonisées par des grands hommes, à

qui tout affluait comme à un centre légitime, et que leur position

autant que leur génie mit à même d'opérer ici la centralisation de la

nature.


Au dernier siècle, le grand mouvement des sciences convergeait autour

d'un homme de génie, important par le rang, les entourages et la

fortune, M. le comte de Buffon; tous les dons des savants, des

voyageurs, des rois, venaient à lui, par lui se classaient au Musée. De

nos jours un plus grand spectacle a fixé sur ce lieu l'attention émue de

toutes les nations du monde, quand deux hommes immenses (plus que deux

hommes, deux méthodes), Cuvier, Geoffroy y combattirent. Tous s'y

intéressèrent ou pour l'un ou pour l'autre, tous prirent parti,

envoyèrent pour ou contre des preuves au Muséum, tel des livres, tel des

animaux ou des faits inconnus. De sorte que ces collections qu'on

croirait mortes sont vivantes; elles palpitent encore de cette lutte,

animées par les grands esprits qui ont appelé tous ces êtres en

témoignage dans leur combat fécond.


Ce n'est pas là un dépôt fortuit. Ce sont des séries très-suivies,

formées et composées systématiquement par de profonds penseurs. Les

espèces qui forment les plus curieuses transitions entre les genres y

sont richement représentées. C'est là qu'on voit bien mieux qu'ailleurs

ce qu'ont dit Linné et Lamark: qu'à mesure que nos musées

s'enrichiraient, deviendraient plus complets, auraient moins de lacunes,

on avouerait que la nature ne fait rien brusquement, mais par

transitions douces et insensibles. Où nous croyons voir dans ses oeuvres

un saut, un vide, un passage brusque et inharmonique, accusons-nous

nous-mêmes; cette lacune, c'est notre ignorance.


Arrêtons-nous quelques moments aux solennels passages où la vie

incertaine semble osciller encore, où la nature paraît s'interroger

elle-même, tâter sa volonté. _Serai-je poisson ou mammifère?_ se dit

l'être; il hésite, et reste poisson à sang chaud; c'est la bonne et

douce tribu des lamentins, des phoques. _Serai-je oiseau ou quadrupède?_

Grande question, hésitation perplexe, long combat et varié. Toutes les

péripéties en sont racontées, les solutions diverses des problèmes

naïvement posées, réalisées, par des êtres bizarres, comme

l'ornithorynque, qui n'aura d'oiseau que le bec, comme la pauvre

chauve-souris, être innocent et tendre dans son nid de famille, dont la

forme indécise fait la laideur et l'infortune. En elle, on voit que la

nature cherche l'aile, et ne trouve encore qu'une membrane velue,

hideuse, qui toutefois en fait déjà la fonction.


Je suis oiseau; voyez mes ailes.


Mais l'aile même ne fait pas l'oiseau.


Placez-vous vers le centre du musée, et tout près de l'horloge. Là, vous

apercevez, à gauche, le premier rudiment de l'aile dans le manchot du

pôle austral, et dans son frère le pingouin boréal, plus développé d'un

degré. Ailerons écailleux, dont les pennes luisantes rappellent le

poisson bien mieux que l'oiseau. Sur terre, c'est un infirme; la terre

est difficile pour lui, l'air impossible. Ne le plaignez pas trop. Sa

prévoyante mère le destine aux mers des pôles, où il n'aura guère à

marcher. Elle l'habille soigneusement d'un beau fourreau de graisse et

d'une imperméable robe. Elle veut qu'il ait chaud dans les glaces. Quel

en est le meilleur moyen? Il semble qu'elle ait hésité, tâtonné; à côté

du manchot, on voit avec surprise un essai d'un tout autre genre, mais

non pas moins frappant comme précaution maternelle: c'est un gorfou

très-rare, que je n'ai vu dans nul autre musée, habillé d'une rude

fourrure de quadrupède, comme d'une sorte de poil de chèvre, mais plus

luisant peut-être dans l'animal vivant, et certainement impénétrable à

l'eau.


Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait

rapprocher de ceux-ci le navigateur du désert, l'oiseau-chameau,

l'autruche analogue au chameau même par la structure intérieure. Du

moins, si son aile ébauchée ne peut l'enlever de terre, elle l'aide

puissamment à marcher, lui donne une extrême vitesse; c'est sa voile

pour traverser son aride océan d'Afrique.


Revenons au manchot, véritable point de départ de la série, au manchot

dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide

point à la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la

nature.


Elle s'en détache, se soulève péniblement dans un premier essai de vol

par deux figures étranges, qui nous semblent grotesques et

prétentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnête et simple créature, on

voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui

s'émancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grâce du mouvement.

Le gorfou paraît être un manchot décidé à quitter sa condition; il prend

une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux,

qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble

par un gros bec, mal dégrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue

et mal équilibré, il peut toujours être emporté par le poids de sa

grosse tête. Il se hasarde à voleter pourtant au risque des culbutes. Il

plane noblement tout près de terre et fait l'envie peut-être des

manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux

vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.


On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses

sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons,

dans ses espèces très-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles,

d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sûr, font les plus grands

voyages: telles, encore revêtues des pennes luisantes du manchot,

frétillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur

manquent et la respiration pour être des poissons parfaits; ils

alternent, ils sont maîtres de l'un et de l'autre élément.





LE TRIOMPHE DE L'AILE.


LA FRÉGATE.



N'essayons pas d'énumérer tous les intermédiaires. Passons à l'oiseau

blanc que je vois là-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur

l'eau, sur terre, sur les écueils couverts et découverts des flots,

oiseau qu'on aime à voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler

petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de goëlands ou de

mouettes, dont toute côte répète les cris. Trouvez-moi des êtres plus

libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou

vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils

promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile; le vent

nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils

voulaient aller.


Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les éléments qui ont pris aile

et volent? Je n'en sais rien: à voir leur oeil gris, terne et froid

(qu'on n'imite nullement dans nos musées), on croit voir la mer grise,

l'indifférente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalité. Que dis-je?

cette mer est plus émue. Parfois phosphorescente, électrique, il lui

arrive de s'animer bien plus. Le vieux père Océan, sournois, colère,

souvent sous sa face pâle roule bien des pensées. Ses fils, les

goëlands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts

cherchant quelque proie morte, s'attroupant, hâtant en famille la

destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point

féroces d'aspect, égayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition

fréquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres

lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents,

espérés. Et ils le servent aussi à l'approche des orages, qu'ils

annoncent et prédisent. Souvent leur voile éployée lui conseille de

serrer les siennes.


Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes.

Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur récolte; plus la mer

est terrible, moins le poisson peut se soustraire à ces hardis pêcheurs.

Dans la baie de Biscaye, où la houle, poussée du nord-ouest, traversant

l'Atlantique, arrive entassée, exhaussée à des hauteurs énormes, avec

des chocs épouvantables, les goëlands placides travaillent

imperturbablement. «Je les voyais, dit M. de Quatrefages, décrire en

l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparaître avec un

poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils

restaient en face, ils planaient cependant avec la même aisance, sans

paraître donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et

cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes à

l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'écume plus

haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus émus.»


L'homme n'a pas leur philosophie. Les matelots sont fort émus lorsque,

le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient

autour du navire voler une sinistre petite figure, un funèbre oiseau

noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait plus gai; la vraie

nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne définit pas. Ombre d'enfer,

ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promène à travers la

vague, foule aux pieds la tempête. Ce pétrel (ou Saint-Pierre) est

l'horreur du marin, qui croit y voir une malédiction vivante. D'où

vient-il? D'où peut-il surgir, à des distances énormes de toute terre?

que veut-il? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage? Il voltige

impatient, et déjà choisit les cadavres que lui va livrer sa complice,

l'atroce et méchante mer.


Voilà les fictions de la peur. Des esprits moins effrayés verraient dans

le pauvre oiseau un autre navire en détresse, un navigateur imprudent

qui, lui aussi, a été surpris loin de la côte et sans abri. Ce vaisseau

est pour lui une île, où il voudrait bien reposer. Le sillage seul du

navire qui coupe et le flot et le vent, c'est déjà un refuge, un secours

contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du

vaisseau entre lui et la tempête. Timide et myope, on ne le voit guère

que quand elle fait la nuit. Il nous ressemble, il craint l'orage, il a

peur, ne veut pas périr, et dit comme vous, marins: «Que deviendraient

mes petits?»


Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point

bleu au ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix par-dessus

l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense

nage à dix mille pieds de haut. Goëland? non: l'aile est noire. Aigle?

non, l'oiseau est petit.


C'est le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux

navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête,

contempteur de tous les dangers: le guerrier ou la frégate.


Nous avons atteint le terme de la série commencée par l'oiseau sans

aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps: celui du coq

à peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Le

grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile.

Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se

laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hauteurs qu'il y

trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau,

n'est point figure pour celui-ci: à la lettre il dort sur l'orage.


S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au

Sénégal, dîne en Amérique.


Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut; il

continuera dans la nuit indéfiniment, sûr de se reposer... sur quoi? sur

sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, qui se

charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui

s'empresse à le bercer.


Notez que cet être étrange a de plus cette royauté de ne rien craindre

en ce monde. Petit, mais fort, intrépide, il brave tous les tyrans de

l'air; il mépriserait au besoin le pycargue et le condor; ces énormes et

lourdes bêtes s'ébranleraient à grand'peine qu'il serait déjà à dix

lieues.


Oh! C'est là que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des

tropiques nous voyons passer en triomphe, à des hauteurs incroyables,

presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude,

unique dans le désert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise

dans sa grâce légère un blanc voilier, le paille-en-queue.


Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue,

maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps? Qui plus

que toi est détaché des basses fatalités de l'être?


Une chose pourtant m'étonnait: c'était qu'envisagé de près, ce premier

du royaume ailé n'a rien de la sérénité que promet une vie libre. Son

oeil est cruellement dur, âpre, mobile, inquiet. Son attitude tourmentée

est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller

sur l'infini des mers. Celui-ci visiblement fait effort pour voir au

loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrêt est sur son noir visage; la

nature le condamne, il meurt.


En y regardant de près, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du

moins et palmés, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec

formidable, il n'a pas les griffes du véritable aigle de mer. Faux

aigle, et supérieur au vrai par l'audace comme par le vol, il n'a

pourtant pas sa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et

tue; peut-il saisir?


De là sa vie tout incertaine, de hasards, vie de corsaire, de pirate,

plus que de marin, et la question permanente qu'on lit trop bien sur son

visage: «Dînerai-je?... aurai-je ce soir de quoi donner à mes petits?»


L'immense et superbe appareil de ses ailes devient à terre un danger, un

embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu

élevé, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs,

les bas écueils où elle s'arrête souvent, la frégate est sans défense;

elle a beau menacer, frapper, elle est assommée à coups de bâton.


Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'élèvent, sont peu

propres à raser l'eau. Mouillées, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et

dès lors malheur à l'oiseau! il appartient aux poissons, il nourrit les

basses tribus dont il comptait se nourrir: le gibier mange le chasseur,

le preneur est pris.


Et cependant comment faire? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut

toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse

l'odieuse et féconde mer qui menace de l'engloutir.


Donc cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol,

l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Il mourrait de faim

s'il n'avait l'industrie de se créer un pourvoyeur auquel il escroque sa

nourriture. Sa ressource, hélas! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau

lourd et peureux, le fou, excellent pêcheur. La frégate, qui n'est pas

plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre

gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson ne tombe,

elle le happe au passage.


Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme: «En

débarquant à l'Ascension, dit un voyageur, nous fûmes assaillis des

frégates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main même. D'autres

voltigeaient sur la chaudière où cuisait la viande pour l'enlever, sans

tenir compte des matelots qui étaient autour.»


Dampier en vit de malades, de vieilles ou estropiées, se tenant sur les

écueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les

jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pêche. Mais, dans

leur état de force, elles ne posent guère à terre, vivant comme les

nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde à

l'autre, attendant leur aventure, et perçant l'infini du ciel, l'infini

des eaux, d'un implacable regard.


Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas. Le premier des

navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer, lui sont

presque également interdites. Et c'est l'éternel exilé.


N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle

carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit.

La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'âme

attend, demande et espère:


Des ailes par-dessus la vie!

Des ailes par delà la mort!





LES RIVAGES.


DÉCADENCE DE QUELQUES ESPÈCES.



J'ai maintes fois, en des jours de tristesse, observé un être plus

triste, que la mélancolie aurait pris pour symbole: c'était le rêveur

des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons, seul devant

les eaux grises, semble, avec son image, plonger dans leur miroir sa

pensée monotone.


Sa noble aigrette noire, son manteau gris de perle, ce deuil quasi-royal

contraste avec son corps chétif et sa transparente maigreur. Au vol, le

pauvre hère ne montre que deux ailes; pour peu qu'il s'éloigne en

hauteur, du corps il n'est plus question; il devient invisible. Animal

vraiment aérien, pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a

trop d'une patte; il replie l'autre; presque toujours sa silhouette

boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe.


Quiconque a vécu dans l'histoire, dans l'étude des races et des empires

déchus, est tenté de voir là une image de décadence. C'est un grand

seigneur ruiné, un roi dépossédé, ou je me trompe fort. Nul être ne sort

à cet état misérable des mains de la nature. Donc, je me hasardai à

interroger ce rêveur et je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine

ouïe perçut exactement: «Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans

délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus

triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il

trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de

l'onde?


--Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron... Mais le héron

lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut

sa noble race et de l'oiseau des anciens jours.


«Tu veux savoir à quoi je rêve? Demande au chef indien des Chérokés, des

Jowais, pourquoi, des jours entiers, il tient la tête sur le coude,

regardant sur l'arbre d'en face un objet qui n'y fut jamais.


«La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge

intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combats, de

lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron alors qui ne gagnât sa

vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre; la proie poursuivait le

chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de

nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les

limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres,

faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des

combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du

limon; le fils de l'air, l'oiseau prit taille de géant. Si vos histoires

ingrates n'ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le

raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les

vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.


«Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût

servi sa massue contre le plésiosaure? qui eût attendu face à face cet

horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du

plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule oiseau, l'épiornis, un

aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure,

implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans

l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.


«L'homme eût péri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une

terre pacifiée. Mais qui s'étonnera que ces terribles guerres, qui

durèrent des milliers d'années, aient usé les vainqueurs, lassé

l'Hercule ailé, fait de lui un faible Persée, souvenir effacé, pâli, de

nos temps héroïques?


«Baissés de taille, de force, sinon de coeur, affamés par la victoire

même, par la disparition des mauvaises races, par la division des

éléments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fûmes sur la

terre, dans nos forêts et nos marais, poursuivis à notre tour par les

nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas nés. La malice de l'homme

des bois et sa dextérité furent fatales à nos nids. Lâchement, dans

l'épaisseur des branches qui gênent le vol, entravent le combat, il

mettait la main sur les nôtres. Nouvelle guerre, celle-ci moins

heureuse, qu'Homère appelle la guerre des pygmées et des grues. La haute

intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas

empêché l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre

l'avantage. Le temps était pour lui, la terre et la nature; elle va

desséchant le globe, tarissant les marais, supprimant la région indécise

où nous régnâmes. Il en sera de nous, à la longue, comme du castor.

Plusieurs espèces périront; peut-être un siècle encore, et le héron aura

vécu.»


Histoire trop vraie. Sauf les espèces qui ont pris leur parti, ont

délaissé la terre, se sont franchement vouées et sans réserve à

l'élément liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage pélican et

quelques autres, les tribus aquatiques semblent en décadence.

L'inquiétude, la sobriété les maintiennent encore. C'est ce souci

persévérant qui a doué le pélican d'un organe tout particulier, lui

creusant sous son bec distendu un réservoir mobile, signe vivant

d'économie et d'attentive prévoyance.


Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur

séjour. Mais le cygne lui-même, immangeable, ménagé de l'homme pour sa

beauté, sa grâce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile

parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces

blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les

marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses soeurs, ou

dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux,

leur portaient le nom de Varus.


Ce chant, dont parle toute l'antiquité, est-il une fable? Les organes du

chant, qu'on trouve si développés chez le cygne, lui furent-ils toujours

inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse liberté quand il avait

une atmosphère plus chaude, quand il passait le meilleur de l'année aux

doux climats de Grèce et d'Italie? On serait tenté de le croire. Le

cygne, refoulé au nord, où ses amours trouvent mystère et repos, a

sacrifié son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La

muse est morte; l'oiseau a survécu.


Sociable, disciplinée, pleine de tactique et de ressources, la grue,

type supérieur d'intelligence dans ces espèces, devait, ce semble,

prospérer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu

pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage;

l'Angleterre, où maintenant elle hasarde rarement de déposer ses oeufs.


Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité.

L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus

graves augures. Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui

monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois

voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le

chassa-t-on que, sous François Ier, il devint rare; ce roi le loge

autour de lui, à Fontainebleau, y fait des héronnières. Deux ou trois

siècles passent, et Buffon croit encore «qu'il n'y a guère de province

où des héronnières ne se trouvent.» De nos jours, Toussenel n'en connaît

qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et

Épernay, un bois recèle le dernier asile où le pauvre solitaire ose

encore cacher ses amours.


Solitaire! c'est là sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins

familier que la cigogne, il semble devenu farouche même aux siens, à

celle qu'il aime. Court et rare, le désir l'arrache à peine un jour à sa

mélancolie. Il tient peu à la vie. Captif, il refuse souvent la

nourriture, s'éteint sans plainte et sans regrets.


Les oiseaux aquatiques, êtres de grande expérience, la plupart réfléchis

et docteurs en deux éléments, étaient dans leur meilleure époque, plus

avancés que bien d'autres. Ils méritaient les ménagements de l'homme.

Tous avaient des mérites d'originalité diverse. L'instinct social des

grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes.

La jovialité du pélican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa

faculté d'attachement, la bonté enfin des cigognes, leur piété pour

leurs vieux parents, attestée par tant de témoins, formaient entre ce

monde et nous des liens sympathiques que la légèreté humaine n'aurait

pas dû briser barbarement.





LES HÉRONNIÈRES D'AMÉRIQUE.


WILSON.



La décadence du héron est moins sensible en Amérique. Il est moins

poursuivi. Les solitudes sont plus vastes. Il trouve encore, sur ses

marais chéris, des forêts sombres et presque impénétrables. Dans ces

ténèbres il est plus sociable; dix ou quinze ménages s'y établissent

ensemble, ou à peu de distance. L'obscurité parfaite des grands cèdres

sur les eaux livides les rassure et les réjouit. Vers le haut de ces

arbres, ils construisent avec des bâtons une large plate-forme qu'ils

couvrent de petites branches; voilà le domicile de la famille et l'abri

des amours; là, la ponte tranquille, l'éclosion, l'éducation du vol, les

enseignements paternels qui formeront le petit pêcheur. Ils n'ont pas

fort à craindre que l'homme vienne les inquiéter dans ces retraites;

elles se trouvent non loin de la mer, spécialement dans les Carolines,

dans des terrains bas et fangeux, lieux chéris de la fièvre jaune. Tel

marais, ancien bras de mer ou de rivière, vieille flaque oubliée

derrière dans la retraite des eaux, s'étend parfois sur la largeur d'un

mille, à cinq ou six milles de longueur. L'entrée n'est pas fort

invitante; vous voyez un front de troncs d'arbres, tous parfaitement

droits et dépouillés de branches, de cinquante ou soixante pieds,

stériles jusqu'au sommet, où ils mêlent et rapprochent leurs flèches

végétales d'un sombre vert, de manière à garder sur l'eau un crépuscule

sinistre. Quelle eau! une fermentation de feuilles et de débris, où les

vieilles souches montent pêle-mêle l'une sur l'autre, le tout d'un jaune

sale, où nage à la surface une mousse verte et écumeuse. Avancez; ce qui

semble ferme est une mare où vous plongez. Un laurier à chaque pas

intercepte le passage; pour passer outre, il faut une lutte pénible avec

ses branches, avec des débris d'arbres, des lauriers toujours

renaissants. De rares lueurs percent l'obscurité; ces régions affreuses

ont le silence de la mort. Sauf la note mélancolique de deux ou trois

petits oiseaux, que l'on entend parfois, ou le héron et son cri enroué,

tout est muet, désert; mais, que le vent s'élève, de la cime des arbres,

le triste héron gémit, soupire. Si la tempête vient, ces grands cèdres

nus, ces grands mâts, se balancent et se heurtent; toute la forêt hurle,

crie gronde, imite à s'y tromper les loups, les ours, toutes les bêtes

de proie.


Aussi ce ne fut pas sans étonnement que, vers 1805, les hérons, si bien

établis, virent rôder sous leurs cèdres, en pleine mare, un rare visage,

un homme. Un seul était capable de les visiter là, patient, voyageur

infatigable, et brave autant que pacifique, l'ami, l'admirateur des

oiseaux, Alexandre Wilson.


Si ce peuple avait su le caractère du visiteur, loin de s'en effrayer,

il fût venu sans doute à sa rencontre pour lui faire de ses cris, de ses

battements d'ailes, un salut amical, une fraternelle ovation.


Dans ces années terribles où l'homme fit de l'homme la plus vaste

destruction qui jamais se soit vue, il y avait en Écosse un homme de

paix. Pauvre tisserand de Glascow, dans son logis humide et sombre il

rêvait la nature, l'infini des libres forêts, la vie ailée surtout. Son

métier de cul-de-jatte, condamné à rester assis, lui donna l'amour

extatique du vol et de la lumière. S'il ne prit pas des ailes, c'est que

ce don sublime n'est encore dans ce monde que le rêve et l'espoir de

l'autre. Nul doute qu'aujourd'hui, Wilson, tout à fait affranchi, ne

vole, oiseau de Dieu, dans une étoile moins obscure, observant plus à

l'aise sur l'aile du condor et de l'oeil du faucon.


Il avait essayé d'abord de satisfaire son goût pour les oiseaux en

compulsant les livres de gravures qui prétendent les représenter.

Lourdes et gauches caricatures qui donnent une idée ridicule de la

forme, et du mouvement rien; or, qu'est-ce que l'oiseau hors la grâce et

le mouvement? Il n'y tint pas. Il prit un parti décisif: ce fut de

quitter tout, son métier, son pays. Nouveau Robinson Crusoé, par un

naufrage volontaire, il voulait s'exiler aux solitudes d'Amérique, là,

voir lui-même, observer, décrire, peindre. Il se souvint alors d'une

chose: c'est qu'il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Voilà

cet homme fort, patient et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend à

écrire, très-bien, très-vite. Bon écrivain, artiste infiniment exact,

main fine et sûre, il parut, sous sa mère et maîtresse la Nature, moins

apprendre que se souvenir.


Armé ainsi, il se lance au désert, dans les forêts, aux savanes

malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits

sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. Où il a chance de

voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse

en effet? Il n'a pas de maison qui le rappelle, ni femme, ni enfant qui

l'attende. Il a une famille, c'est vrai; mais la grande famille qu'il

observe et décrit. Des amis, il en a: ceux qui n'ont pas encore la

défiance de l'homme et qui viennent percher à son arbre et causer avec

lui.


Et vous avez raison, oiseaux, vous avez là un très-solide ami, qui vous

en fera bien d'autres, qui vous fera comprendre, ayant été oiseau

lui-même de pensée et de coeur. Un jour, le voyageur, pénétrant dans vos

solitudes, et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera

peut-être tenté de sa dépouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi

tuer l'ami de Wilson? et ce nom lui venant à la mémoire, il baissera son

fusil.


Je ne vois pas, au reste, pourquoi on étendrait à l'infini ces massacres

d'oiseaux, du moins pour les espèces qui sont dans nos musées, et dans

les musées peints de Wilson, d'Audubon, son disciple admirable, dont le

livre royal, donnant et la famille, et l'oeuf, le nid, la forêt, le

paysage même, est une lutte avec la nature.


Ces grands observateurs ont une chose qui les met à part. Leur sentiment

est si fin, si précis, que nulle généralité n'y satisfait; ils observent

par individu. Dieu ne s'informe pas, je pense, de nos classifications:

il crée tel être, s'inquiète peu des lignes imaginaires, dont nous

isolons les espèces. De même, Wilson ne connaît pas d'oiseaux en

général, mais tel individu, de tel âge, de telle plume, dans telles

circonstances. Il le sait, l'a vu, revu, et il vous dira ce qu'il fait,

ce qu'il mange, comme il se comporte, telle aventure enfin, telle

anecdote de sa vie. «J'ai connu un pivert. J'ai souvent vu un

baltimore.» Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier à lui; c'est

qu'il a été avec eux en relation suivie, dans une sorte d'amitié et

d'intimité de famille. Plût au ciel que nous connussions l'homme à qui

nous avons affaire, comme il a connu l'oiseau _qua_, ou le héron des

Carolines!


Il est bien entendu et facile à deviner que, quand cet homme-oiseau

revint parmi les hommes, il ne trouva personne pour l'entendre. Son

originalité toute nouvelle, de précision inouïe; sa faculté unique

d'_individualiser_ (seul moyen de refaire, de recréer l'être vivant) fut

justement l'obstacle à son succès. Ni les libraires, ni le public, ne

voulaient rien que de nobles, hautes et vagues généralités, tous fidèles

au précepte du comte de Buffon: Généraliser, c'est ennoblir; donc prenez

le mot général.


Il a fallu le temps, il a fallu surtout que ce génie fécond après sa

mort fît un génie semblable, l'exact, le patient Audubon, dont l'oeuvre

colossale a étonné et conquis le public, démontrant que la vraie et

vivante représentation de l'individualité est plus noble et plus

grandiose que les oeuvres forcées de l'art généralisateur.


La douceur d'âme du bon Wilson, si indignement méconnue, éclate dans sa

belle préface. Tel peut la trouver enfantine, mais nul coeur innocent ne

se défendra d'en être touché.


«Dans une visite à un ami, je trouvai son jeune fils de huit ou neuf ans

qu'on élève à la ville, mais qui, alors à la campagne, venait de

recueillir, en courant dans les champs, un beau bouquet de fleurs

sauvages de toutes couleurs. Il les présenta à sa mère, dans la plus

grande animation, disant: «Chère maman, voyez quelles belles fleurs j'ai

recueillies!... Oh! j'en pourrai cueillir bien d'autres qui viennent

dans nos bois, et plus belles encore! N'est-ce pas, maman, je vous en

apporterai encore?» Elle prit le bouquet avec un sourire de tendresse,

admira silencieusement cette beauté simple et touchante de la nature, et

lui dit: «Oui, mon fils.» L'enfant partit sur l'aile du bonheur.


«Je me trouvai moi-même dans cet enfant, et je fus frappé de la

ressemblance. Si ma terre natale reçoit avec une gracieuse indulgence

les échantillons que je lui présente humblement, si elle exprime le

désir _que je lui en porte encore plus_, ma plu haute ambition sera

d'être satisfaite. Car, comme dit mon petit ami, nos bois en sont

pleins; j'en puis cueillir bien d'autres et plus belles encore.»

(Philadelphie, 1808.)





LE COMBAT.


LES TROPIQUES.



Une dame de nos parentes, qui vivait à la Louisiane, allaitait son jeune

enfant. Chaque nuit, son sommeil était troublé par la sensation étrange

d'un objet froid et glissant qui aurait tiré le lait de son sein. Une

fois, même impression; mais elle était éveillée; elle s'élance, elle

appelle, on apporte de la lumière, on cherche, on retourne le lit; on

trouve l'affreux nourrisson, un serpent de forte taille et de dangereuse

espèce. L'horreur qu'elle en eut lui fit à l'instant perdre son lait.


Levaillant raconte qu'au Cap, dans un cercle, au milieu d'une paisible

conversation, la dame de la maison pâlit, jette un cri terrible. Un

serpent lui montait aux jambes, un de ceux dont la piqûre fait mourir en

deux minutes. À grand'peine on le tua.


Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait posé,

trouve derrière le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il

allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grâce,

prend le serpent. Piqué, il meurt sur le coup.


Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais

les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand fléau. Celui

de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est

partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir à vous; il

marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez.

Invisible, il se révèle par les plus cuisantes piqûres. Récemment, dans

un de nos ports, un employé des archives ouvre un carton de papiers des

colonies apporté depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le

suit, elle le pique; en deux jours, il était mort.


Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient

que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils

redoutaient le plus, c'étaient les piqûres d'insectes.


Intangibles le plus souvent, invisibles, irrésistibles, ils sont la

destruction même, sous la forme inéluctable. Que leur opposer, quand ils

viennent en guerre et par légions? Une fois, à la Barbade, on observa

une armée immense de grosses fourmis, qui, poussée de causes inconnues,

avançait en colonne serrée dans le même sens contre les habitations. En

tuer, c'était peine perdue. Nul moyen de les arrêter. On imagina

heureusement de faire sur leur route des traînées de poudre auxquelles

on mettait le feu. Ces volcans les épouvantèrent, et le torrent peu à

peu se détourna de côté.


Nul arsenal du moyen âge, avec toutes les armes étranges dont on se

servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les

milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer

aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux

tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarières, à tous les

outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont armés en

guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, déchirent, divisent

finement, avec autant d'adresse et de dextérité que d'âpreté furieuse.


Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces

terribles légions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une

ville à dévorer. Ils s'en chargent avec joie. À la longue, ils ont

creusé sous Valence, près de Caraccas, des abîmes et des catacombes;

elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus

dévorantes, malheureusement apportés à la Rochelle, se sont mis à manger

la ville, et déjà plus d'un édifice chancelle sur des charpentes qui

n'ont plus que l'apparence et dont l'intérieur est rongé.


Que ferait un homme livré aux insectes? On n'ose y penser. Un

malheureux, qui était ivre, tomba près d'une charogne. Les insectes qui

dépeçaient le mort, n'en distinguèrent point le vivant; ils en prirent

possession, y entrèrent par toutes les portes, remplirent toutes les

cavités naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu

d'effroyables convulsions.


Dans les brûlantes contrées où la décomposition rapide rend tout cadavre

dangereux, où toute mort menace la vie, à l'infini se multiplient ces

terribles accélérateurs de la disparition des êtres. Un corps touche à

peine la terre qu'il est saisi, attaqué, désorganisé, disséqué. Il en

reste à peine les os. La nature, mise en péril par sa propre fécondité,

les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un

monde d'épices et de substances âcres. Elle en fait de furieux

chasseurs, d'insatiables gloutons. Le tigre et le lion sont des êtres

doux, modérés, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le

vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, à

manger trois fois son poids?


La Grèce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cybèle

traînée par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de

la mort, qui sans cesse cligne de l'oeil, ne regarde jamais fixement,

parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre.

Faibles imaginations des hommes en présence de la réalité! Leurs

fictions, que sont-elles devant le brûlant foyer où, par atome ou par

seconde, la vie meurt, naît, flamboie, scintille?... Qui pourra en

soutenir la foudroyante étincelle sans vertige et sans effroi?


Trop juste et trop légitime l'hésitation du voyageur à l'entrée des

redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent

charmantes, fait son plus âpre combat. Il y a lieu d'hésiter, quand on

sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses

espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt

plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc,

odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre

qui n'est que poussière des morts; débris d'animaux qui ont cette odeur,

de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à

sonnettes.


Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout vous

parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la

nature.


Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et

par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des

herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par place, ces

herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds

plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes

se mirent dans le brûlant soleil.


Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une

scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons,

oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui

s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante! commence

l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de

millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de

lumière, des grimoires de feu.


Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur,

un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres

énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants

de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et

semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se

baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie,

et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la

nature.


N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre

tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes, le danger vous

environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le _vomito nero_; à

vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée

silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et

d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable

dentelle, une gaze, un souffle, un néant.


À cet abîme engloutissant de mort absorbante, de vie famélique,

qu'oppose Dieu qui nous rassure? Un autre abîme non moins affamé, altéré

de vie, mais moins implacable à l'homme. Je vois l'oiseau, et je

respire.


Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous

qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de

cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée

de la dangereuse féerie. Vous absentes, la nature jalouse ferait, sans

que le plus hardi eût osé jamais l'observer, son travail mystérieux de

fermentation solitaire. Qui suis-je ici? et comment me défendre? Quelle

puissance y servirait? L'éléphant, l'ancien mammouth, y périrait sans

ressource d'un million de dards mortels. Qui les brave? l'aigle? le

condor? non, un peuple plus puissant, l'intrépide, l'innombrable légion

des gobe-mouches.


Oiseaux-mouches et colibris, leurs frères de toutes couleurs, vivent

impunément dans ces brillantes solitudes où tout est danger, parmi les

plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont l'ombre seule

fait mourir. L'un d'eux (huppé, vert et bleu), aux Antilles, suspend son

nid à l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les êtres, au

spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funèbre

mancenillier.


Miracle! il est tel perroquet qui moissonne intrépidement les fruits de

l'arbre terrible, s'en nourrit, en prend la livrée et semble, dans son

vert sinistre, puiser l'éclat métallique de ses triomphantes ailes.


La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseau-mouche, est si

brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement

d'ailes est si vif, que l'oeil ne le perçoit pas; l'oiseau-mouche semble

immobile, tout à fait sans action. Un _hour! Hour!_ continuel en sort,

jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond

d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pêle-mêle les

petits insectes: tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y

ressemble; mouvement âpre, colérique d'une impatience extrême, parfois

emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et

chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas

de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler

les pétales.


Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de l'air, les fleurs

les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs,

de leurs sucs brûlants et âcres, en réalité, de poisons. Ces acides

semblent leur donner et leur âpre cri, et l'éternelle agitation de leurs

mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement

que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à

l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes ou à des

fleurs.


Le contraste est violent entre eux et l'homme. Celui-ci, partout dans

les mêmes lieux, périt ou défaille. Les Européens qui viennent à la

lisière de ces forêts pour essayer la culture du cacao et autres denrées

tropicales ne tardent pas à succomber. Les indigènes languissent,

énervés et atrophiés. Le point de la terre où l'homme tombe le plus près

de la bête est celui où l'oiseau triomphe, où sa parure extraordinaire,

luxueuse et surabondante, lui a mérité son nom d'oiseau de paradis.


N'importe! de tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand

peuple ailé, vainqueur, dévorateur des insectes, et, dans ses fortes

espèces, chasseur acharné des reptiles, s'envole par toute la terre

comme le précurseur de l'homme, épurant, préparant son habitation. Il

nage intrépidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et

grouillante, sur les miasmes terribles, les aspire et les défie.


C'est ainsi que la grande oeuvre du salut, l'antique combat de l'oiseau

contre les tribus inférieures qui durent rendre très-longtemps le monde

inhabitable à l'homme, elle continue cette oeuvre par toute la terre.

Les quadrupèdes, l'homme même, n'y ont qu'une faible part. C'est

toujours la guerre de l'Hercule ailé.


En lui, les lieux habités ont toute leur sécurité. Dans l'extrême

Afrique, au Cap, le bon serpentaire défend l'homme contre les reptiles.

Pacifique et d'un doux aspect, il semble accomplir sans colère ses rudes

et dangereux combats. Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux

déserts de la Guyane, où l'homme n'ose pas vivre encore. Leurs

dangereuses savanes, noyées et séchées tour à tour, océan douteux où

fourmille au soleil un peuple terrible de monstres encore inconnus, ont

pour habitant supérieur, pour épurateur intrépide, un noble oiseau de

combat, à qui la nature a laissé quelque trace des armures antiques dont

les oiseaux primitifs furent très-probablement munis dans leur lutte

contre le dragon. C'est un dard placé sur la tête, un dard sur chacune

des ailes. Du premier, il fouille, éveille, remue dans la fange son

ennemi. Les autres le gardent et le protégent; le reptile qui l'étreint,

le serre, s'enfonce en même temps les dards, et de sa contraction, de

son propre effort, il est poignardé.


Ce bel et vaillant oiseau, dernier né des mondes antiques et qui reste

pour témoigner de ces luttes oubliées, qui naît, vit, meurt sur le

limon, sur le cloaque primitif, n'a rien de ce berceau immonde. Je ne

sais quel instinct moral l'élève et le tient au-dessus. Sa grande et

redoutable voix, qui domine le désert, annonce au loin la gravité, le

sérieux héroïque du noble et fier épurateur. Le kamichi, c'est son nom,

est rare; à lui seul, il est tout un genre, une classe qui n'est point

divisée.


Méprisant l'ignoble promiscuité du bas monde dont il vit, il est seul,

et n'a qu'un amour. Sans doute, dans cette vie de guerre, l'amante est

un compagnon d'armes; ils aiment et combattent ensemble, ils suivent

même destinée. C'est le mariage guerrier dont parle Tacite: _sic

vivendum, sic pereundum_ (À la vie et à la mort). Quand cette tendre

société, cette consolation, ce secours, manque au kamichi, il dédaigne

de prolonger son existence, la rejoint, jamais ne survit.





L'ÉPURATION.



Le matin, non à l'aurore, mais quand déjà le soleil est sur l'horizon, à

l'heure précise où s'entr'ouvrent les feuilles du cocotier, sur les

branches de cet arbre, perchés par quarante ou cinquante, les urubus

(petits vautours) ouvrent leurs beaux yeux de rubis. Le labeur du jour

les réclame. Dans la paresseuse Afrique, cent villages noirs les

appellent; dans la somnolente Amérique, au sud de Panama ou Caraccas,

ils doivent, épurateurs rapides, balayer, nettoyer la ville, avant que

l'Espagnol se lève, avant que le puissant soleil ait mis en fermentation

les cadavres et les pourritures. S'ils y manquaient un seul jour, le

pays deviendrait désert.


Quand c'est le soir pour l'Amérique, quand l'urubu, sa journée faite, se

replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons

de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frères

américains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs

travaux divers: les uns vont aux champs détruire les insectes et les

serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire,

font à la hâte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient

la moindre vacance, la peste serait bientôt le seul habitant du pays.


Ainsi, sur les deux hémisphères, s'accomplit le grand travail de la

salubrité publique avec une régularité merveilleuse et solennelle. Si le

soleil est exact à venir féconder la vie, ces épurateurs jurés et

patentés de la nature ne sont pas moins exacts à soustraire à ses

regards le spectacle choquant de la mort.


Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez;

ils ne fuient point. Quand leurs confrères les corbeaux, qui souvent

marchent devant eux et leur désignent leur proie, les ont avertis, vous

voyez (on ne sait d'où, comme du ciel) fondre la nuée des vautours.

Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la

plupart, ils se mettent une centaine au banquet; rien ne les dérange.

Nul débat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils

accomplissent leurs fonctions dans une âpre gravité: le tout décemment,

proprement; le cadavre disparaît, la peau reste. En un moment, une

effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher

a disparu, est rentrée au courant pur et salubre de la vie universelle.


Chose étrange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux.

Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai

rôle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante où la nature fait

passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. Elle leur a fait dans

ce but un appareil admirable qui reçoit, détruit, transforme, sans se

rebuter, se lasser, ni même se satisfaire. Ils mangent un hippopotame,

et ils restent affamés. Ils dévorent un éléphant, et ils restent

affamés. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un

morceau raisonnable. Elles la dissèquent, la font disparaître mieux que

les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les,

sous le fusil elles reviennent intrépides. Rien ne fait lâcher le

vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, blessé

à mort, arrachait encore des morceaux. Était-il à jeun? point du tout;

on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.


Gloutonnerie automatique, plus que de férocité. Si leur figure est

triste et sombre, la nature les a la plupart favorisés d'une parure

délicate et féminine, le fin duvet blanc de leur cou.


Devant eux, vous vous sentez en présence des ministres de la mort, mais

de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les

éléments, sérieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutôt

méritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout,

ils restent, plus qu'aucun être, soumis aux influences générales,

dominés par l'atmosphère et la température, essentiellement

hygrométriques, de vrais baromètres vivants. L'humidité du matin

alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie, à cette heure,

passe impunément devant eux. Tel est leur asservissement à la nature

extérieure, que ceux d'Amérique, perchés par rangées uniformes aux

branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit, à la lettre l'heure où

les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se

lèvent que quand le soleil, déjà haut sur l'horizon, rouvre avec les

feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupières.


Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et

équilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux où

jamais nous ne pénétrâmes. On remarque bien leur présence, leur service

dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des

déserts d'où les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable forêt,

dans les profonds marécages, sous l'impur ombrage des mangles, des

palétuviers, où fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des

deux mondes, la grande armée épuratrice seconde, abrége l'action et des

flots et des insectes. Malheur au monde habité si son travail

mystérieux, inconnu, cessait un instant!


En Amérique, la loi protége ces bienfaiteurs publics.


L'Égypte fait plus pour eux; elle les révère et les aime. S'ils n'y ont

plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalité de

l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'Égypte pourquoi

il se laisse assiéger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre

patiemment l'insolence de la corneille perchée sur la corne du buffle,

sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont

elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis à

l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contrée.

L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le

persévérant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du

vautour.


De là une sympathie universelle pour l'animal, une tendresse instinctive

pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de

l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amérique n'est pas moins

brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie,

c'est le sentiment d'unité qu'on sent dans un monde où l'homme n'a pas

divorcé avec la nature, où la primitive alliance est entière encore, où

les animaux ignorent ce qu'ils ont à craindre de l'espèce humaine. On en

rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette

confiance, de voir, à l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et

manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes

dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute sécurité,

comme ils feraient au sein des plus profondes forêts.


«Au Caire, dit un voyageur, les tourterelles se sentent si bien sous la

protection publique, qu'elles vivent au milieu du bruit même. Tout le

jour je les voyais roucouler sur mes contrevents, dans une rue fort

étroite, à l'entrée d'un bazar bruyant, et au moment le plus agité de

l'année, peu avant le Ramazan, lorsque les cérémonies de mariage

remplissent la ville, jour et nuit, de tapage et de tumulte. Les toits

aplatis des maisons, promenade ordinaire des captives du harem et de

leurs esclaves, n'en sont pas moins hantés d'une foule d'oiseaux. Les

aigles dorment en confiance sur les balcons des minarets.»


Les conquérants n'ont jamais manqué de tourner en dérision cette

douceur, cette tendresse pour la nature animée. Les Perses, les Romains

en Égypte, nos Européens dans l'Inde, les Français en Algérie, ont

souvent outragé, frappé ces frères innocents de l'homme, objets de son

respect antique. Un Cambyse tuait la vache sacrée, un Romain l'ibis ou

le chat qui détruit les reptiles immondes. Qu'est-ce pourtant que cette

vache? c'est la fécondité de la contrée. Et l'ibis? sa salubrité.

Détruisez ces animaux, le pays n'est plus habitable. Ce qui, à travers

tant de malheurs, a sauvé l'Inde et l'Égypte et les a maintenues

fécondes, ce n'est ni le Nil ni le Gange; c'est le respect de l'animal,

la douceur, le bon coeur de l'homme.


Le mot du prêtre de Saïs au Grec Hérodote est profond: «Vous serez

toujours des enfants.»


Nous le serons toujours, hommes de l'Occident, subtiles et légers

raisonneurs, tant que nous n'aurons pas, d'une vue plus simple et plus

compréhensive, embrassé la raison des choses. Être enfant, c'est ne

saisir la vie que par des vues partielles. Être homme, c'est en sentir

l'harmonique unité. L'enfant se joue, brise et méprise; son bonheur est

de défaire. Et la science enfant est de même; elle n'étudie pas sans

tuer; le seul usage qu'elle fasse d'un miracle vivant, c'est de le

disséquer d'abord. Nul de nous ne porte dans la science ce tendre

respect de la vie que récompense la nature en nous révélant ses

mystères.


Entrez dans les catacombes où dorment _les monuments grossiers d'une

superstition barbare_, pour parler notre langue hautaine; visitez les

collections de l'Inde et de l'Égypte, vous trouvez à chaque pas des

intuitions naïves, qui n'en sont pas moins profondes, du mystère

essentiel de la vie et de la mort. Que la forme ne vous trompe pas;

n'envisagez pas ceci comme une oeuvre artificielle, fabriquée de la main

du prêtre. Sous la complexité bizarre et la tyrannie pesante de la forme

sacerdotale, je vois partout deux sentiments se produire d'une manière

humaine et touchante:


_L'effort pour sauver l'âme aimée_ du naufrage de la mort;


_La tendre fraternité de l'homme et de la nature_, la religieuse

sympathie pour l'animal muet, agent des dieux qui protégea la vie

humaine.


L'instinct antique avait vu ce que disent l'observation et la science:

que l'oiseau est l'agent du grand passage universel et de la

purification, l'accélérateur salutaire de l'échange des substances.

Surtout dans les contrées brûlantes où tout retard est un péril, il est,

comme le dit l'Égypte, il est la barque de salut qui reçoit la morte

dépouille, et la fait passer, rentrer au domaine de la vie et dans le

monde des choses pures.


L'âme égyptienne, tendre et reconnaissante, a senti ces bienfaits. Elle

ne veut pas du bonheur si elle n'y introduit ses bienfaiteurs, les

animaux. Elle ne veut pas se sauver seule. Elle s'efforce de les

associer à son immortalité. Elle veut que l'oiseau sacré l'accompagne au

royaume sombre, comme pour l'emporter de ses ailes.





LA MORT.


LES RAPACES.



Une de mes plus sombres heures fut celle où, cherchant contre les

pensées du temps l'_alibi_ de la nature, je rencontrai pour la première

fois la tête de la vipère. C'était dans un précieux musée d'imitations

anatomiques. Cette tête, merveilleusement reproduite et grossie

énormément, jusqu'à rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans

sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait à nu

les précautions délicates, infinies, effroyablement prévoyantes, par

lesquelles se trouve armée cette puissante machine de mort.

Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affilées;

non-seulement ces dents sont aidées de l'ingénieuse réserve d'un poison

qui tue sur l'heure; mais leur extrême finesse, qui les rend sujettes à

casser, est compensée par l'avantage que nul animal n'a peut-être: c'est

un magasin de dents de rechange, qui viennent à point prendre la place

de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle

attention pour que la victime ne puisse échapper! quel amour pour cet

être horrible!... J'en restai scandalisé, si j'ose dire, et l'âme

malade. La grande mère, la Nature, près de laquelle je me refugiais,

m'épouvanta d'une maternité si cruellement impartiale.


Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il

n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'étais venu

comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant défaillir en moi la

notion de la providence.


Les impressions ne sont guère moins pénibles quand on voit dans nos

galeries les séries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour

et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantômes qui terrifient le

jour même. On est tristement affecté d'observer leurs armes cruelles; je

ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais

ces griffes, ces serres aiguës, ces instruments de torture qui fixent la

proie frémissante, prolongent les dernières angoisses et l'agonie de la

douleur.


Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde

d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes: la nuit! la faim!

la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre âme contient

assez de foi et d'espérance pour l'accepter comme un passage, un degré

d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hélas!

était-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois

partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil

de ma pensée, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activité de mon

âme en serait suspendue et tout mon nerf brisé; je ne ferais plus rien

et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient

stériles, anéanties par la pitié!


«Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend

à prévoir et à pourvoir, à nous garder par tous moyens de notre

dissolution? Cette cruelle école est l'éveil, l'aiguillon de la prudence

pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'âme sur elle-même

qui autrement se laisserait flotter à la nature, énerver au bonheur, aux

douces et débilitantes impressions.


«Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous

répand tout au dehors, nous détend, nous dissipe, nous évaporerait et

nous rendrait aux éléments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur,

au contraire, éprouvée sur un point, ramène tout au centre, resserre,

continue, assure l'existence et la fortifie.


«La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous

façonne, nous sculpte à la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle

retranche la vie débordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort,

enrichi de sa perte même, en tire le don d'une vie supérieure.»


Ces pensées de résignation m'étaient rappelées par une personne

souffrante elle-même et pénétrante, qui voit souvent (même avant moi)

mes troubles et mes doutes.


Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-même a

été améliorée par la douleur. La nature l'a travaillée par la violente

action de ces ministres de la mort. Leurs espèces, de plus en plus

rares, sont les souvenirs, les témoins d'un état antérieur du globe où

pullulait la vie inférieure, où la nature travaillait à purger l'excès

de sa fécondité.


On peut remonter en pensée dans l'échelle des nécessités successives de

destruction que la terre dut subir alors.


Contre l'air non respirable qui l'enveloppa d'abord, les végétaux furent

des sauveurs. Contre l'étouffement, la densité effroyable de ces

végétaux inférieurs, bourre grossière qui la couvrait, l'insecte

rongeur, qu'on maudit depuis, fut un agent de salut. Contre l'insecte,

le crapaud et la masse des reptiles, le reptile venimeux fut un utile

expurgateur. Enfin quand la vie supérieure, la vie ailée prit son vol,

elle trouva une barrière contre l'élan trop rapide de sa jeune fécondité

dans les légions destructrices des puissants voraces, aigles, faucons ou

vautours.


Mais ces destructeurs utiles vont diminuant peu à peu en devenant moins

nécessaires. La masse des petits animaux rampants, sur qui

principalement frappait la dent de la vipère, s'éclaircissant

infiniment, la vipère aussi devient rare. Le monde du gibier ailé

s'étant éclairci à son tour, soit par les destructions de l'homme, soit

par la disparition de certains insectes dont vivaient les petits

oiseaux, on voit d'autant diminuer les odieux tyrans de l'air; l'aigle

devient rare, même aux Alpes, et les prix exagérés, énormes, dont on

paye le faucon semblent indiquer que le premier, le plus noble des

oiseaux de proie a presque aujourd'hui disparu.


Ainsi la nature gravite vers un ordre moins violent. Est-ce à dire que

la mort puisse diminuer jamais? La mort, non, mais bien la douleur.


Le monde tombe peu à peu sous la puissance de l'être qui seul a la

notion du balancement utile de la vie et de la mort, qui peut régler

celle-ci de manière à maintenir l'équilibre entre les espèces vivantes,

à les favoriser selon leur mérite ou leur innocence, à simplifier,

adoucir et (je hasarderai ce mot) à moraliser la mort en la rendant

douce et rapide, dégagée de la douleur.


La mort ne fut jamais notre objection sérieuse. N'est-elle pas un simple

masque des transformations de la vie? Mais la douleur est une grave,

cruelle, terrible objection. Or, elle ira peu à peu disparaissant de la

terre. Les agents de la douleur, les cruels bourreaux de la vie qui

l'arrachaient par les tortures sont déjà plus rares ici-bas.


En vérité, quand je regarde au Muséum la sinistre assemblée des oiseaux

de proie nocturnes et diurnes, je ne regrette pas beaucoup la

destruction de ces espèces. Quelque plaisir que nos instincts personnels

de violence, notre admiration de la force, nous fassent prendre à

regarder ces brigands ailés, il est impossible de méconnaître sur leurs

masques funèbres la bassesse de leur nature. Leurs crânes tristement

aplatis témoignent assez qu'énormément favorisés de l'aile, du bec

crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur

intelligence. Leur constitution, qui les a faits les plus rapides des

rapides, les plus forts des forts, les a dispensés d'adresse, de ruse et

de tactique. Quant au courage qu'on est tenté de leur attribuer, quelle

occasion ont-ils de le déployer, ne rencontrant que des ennemis toujours

inférieurs? Des ennemis? non, des victimes. Quand la saison rigoureuse,

la faim pousse les petits à l'émigration, elle amène en nombre

innombrable, au bec de ces tyrans stupides, ces innocents, bien

supérieurs en tous sens à leurs meurtriers; elle prodigue les oiseaux

artistes, chanteurs, architectes habiles, en proie aux vulgaires

assassins; à l'aigle, à la buse, elle sert des repas de rossignols.


L'aplatissement du crâne est le signe dégradant de ces meurtriers. Je le

trouve dans les plus vantés, ceux qu'on a le plus flattés, et même dans

le noble faucon; noble, il est vrai, je lui conteste moins ce titre,

puisque, à la différence de l'aigle et autres bourreaux, il sait donner

la mort d'un coup, dédaigne de torturer la proie.


Ces voraces, au petit cerveau, font un contraste frappant avec tant

d'espèces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les

moindres oiseaux. La tête des premiers n'est qu'un bec; celle des petits

a un visage. Quelle comparaison à faire de ces géants brutes avec

l'oiseau intelligent, tout humain, le rouge-gorge qui, dans ce moment,

vole autour de moi, sur mon épaule ou mon papier, regardant ce que

j'écris, se chauffant au feu, ou curieux, à la fenêtre, observant si le

printemps ne va pas bientôt revenir.


S'il fallait choisir entre les rapaces, le dirai-je? autant que l'aigle

j'aimerais certainement le vautour. Je n'ai vu, entre les oiseaux, rien

de si grand, si imposant, que nos cinq vautours d'Algérie (au Jardin des

Plantes), perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de

superbes cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau

gris. Grave divan d'exilés qui semblent rouler en eux les vicissitudes

des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur

pays.


Quelle différence réelle entre l'aigle et le vautour? L'aigle aime fort

le sang et préfère la chair vivante, mais mange fort bien la morte. Le

vautour tue rarement, et sert directement la vie, remettant à son

service et dans le grand courant de la circulation vitale les choses

désorganisées qui en associeraient d'autres à leur désorganisation.

L'aigle ne vit guère que de meurtre, et on peut l'appeler le ministre de

la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie.


La beauté, la force de l'aigle, l'ont fait choisir pour symbole par plus

d'un peuple guerrier qui vivait, comme lui, de meurtre. Les Perses, les

Romains l'adoptèrent. On l'associa aux hautes idées que donnaient ces

grands empires. Des gens graves, un Aristote! accueillirent la fable

ridicule qu'il regardait le soleil et, pour éprouver ses petits, le leur

faisait regarder. Une fois en si beau chemin, les savants ne

s'arrêtèrent plus. Buffon a été au plus loin. Il loue l'aigle sur sa

_tempérance_! Il ne mange pas tout, dit-il. Ce qui est vrai, c'est que,

pour peu que la proie soit grosse, il se rassasie sur place et rapporte

peu à sa famille. Ce roi des airs, dit-il encore, _dédaigne les petits

animaux_. Mais l'observation indique précisément le contraire. L'aigle

ordinaire s'attaque surtout au plus timide des êtres, au lièvre; l'aigle

tacheté aux canards. Le jean-le-blanc mange de préférence les mulots et

les souris, et si avidement qu'il les avale sans même leur donner un

coup de bec. L'aigle cul-blanc, ou pygargue, est sujet à tuer ses

petits; souvent il les chasse avant qu'ils puissent se nourrir

eux-mêmes.


Près du Havre, j'observai ce qu'on peut croire en vérité de la royale

noblesse de l'aigle, surtout de sa sobriété. Un aigle qu'on a pris en

mer, mais qui est tombé en trop bonnes mains, dans la maison d'un

boucher, s'est fait si bien à l'abondance d'une viande obtenue sans

combat, qu'il paraît ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et

ne se soucie plus guère de la chasse, des plaines du ciel. S'il ne

_fixe_ plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon

morceau, tirer la queue par les enfants.


Si c'est à la force à donner les rangs, le premier n'est pas à l'aigle,

mais à celui qui figure dans les _Mille et une nuits_ sous le nom de

l'oiseau Roc, le condor, géant des monts géants des Cordillères. C'est

le plus grand des vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible,

n'aimant guère que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il

s'ingurgite tant de viande qu'il ne peut plus remuer; on le tue à coups

de bâton.


Pour bien juger ces espèces, il faut regarder l'aire de l'aigle, le

grossier plancher, mal construit, qui lui sert de nid; comparer l'oeuvre

gauche et rude, je ne dis pas au délicieux chef-d'oeuvre d'un nid de

pinson, mais aux travaux des insectes, aux souterrains des fourmis, par

exemple, où l'industrieux insecte varie son art à l'infini et montre un

génie si étrange de prévoyance et de ressources.


L'estime traditionnelle qu'on a pour le courage des grands rapaces est

bien diminuée quand on voit (dans Wilson) un petit oiseau, un

gobe-mouches, le tyran, ou le martin-pourpre, chasser le grand aigle

noir, le poursuivre, le harceler, le proscrire de son canton, ne pas lui

donner de repos. Spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit

héros, ajoutant son poids à sa force pour faire plus d'impression,

monter et se laisser tomber de la nue sur le dos du gros voleur, le

chevaucher sans lâcher prise et le chasser du bec au lieu d'éperon.


Sans aller jusqu'en Amérique, vous pourrez, au jardin des plantes, voir

l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matière, dans

le singulier tête-à-tête du gypaëte et du corbeau. Celui-ci, animal

très-fin et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air

d'un maître d'école, travaille à civiliser son brutal compagnon de

captivité, le gypaëte (aigle-vautour). Il est amusant d'observer comme

il lui enseigne à jouer, l'humanise, si l'on peut dire, par cent tours

de son métier, dégrossit sa rude nature. Ce spectacle est donné surtout

quand le corbeau a un nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru

qu'il dédaigne de montrer son savoir-faire pour un seul témoin. Il tient

compte de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu

relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lui avait jetés. Le jeu

le plus remarquable qu'il impose à son gros ami, c'est de lui faire

tenir par un bout un bâton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de

lutte entre la force et la faiblesse, cette égalité simulée est

très-propre à adoucir le barbare qui s'en soucie peu, mais qui cède à

l'insistance et finit par s'y prêter avec une bonhomie sauvage.


En présence de cette figure d'une férocité repoussante, armée

d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer, qui tuerait du premier

coup, le corbeau n'a point du tout peur. Avec la sécurité d'un esprit

supérieur, devant cette lourde masse, il va, vient et tourne autour, lui

prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard; son

précepteur, plus agile, de son oeil noir, métallique et brillant comme

l'acier, a vu le mouvement d'avance, il sautille; au besoin, il monte

plus haut d'une branche ou deux, il gronde à son tour, admoneste

l'autre.


Ce facétieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le

sérieux, la gravité, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les

jours dans les rues de Nantes sur la porte d'une allée, qui, en

demi-captivité, ne se consolait de son aile rognée qu'en faisant des

niches aux chiens. Il laissait passer les roquets; mais, quand son oeil

malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage,

il sautillait par derrière, et par une manoeuvre habile, inaperçue,

tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqûres de son fort bec noir;

le chien fuyait en criant. Satisfait, paisible et grave, le corbeau se

replaçait à son poste, et jamais on n'eût pensé que cette figure de

croque-mort vînt de prendre un tel passe-temps.


On dit que, dans la liberté, forts de leur esprit d'association et de

leur grand nombre, ils hasardent des jeux téméraires jusqu'à guetter

l'absence de l'aigle, entrer dans son nid redouté, lui voler ses oeufs.

Chose plus difficile à croire, on prétend en avoir vu de grosses bandes

qui, l'aigle présent et défendant sa famille, venaient l'assourdir de

cris, le défier, l'attirer dehors, et parvenaient, non sans combat, à

enlever un aiglon.


Tant d'effort et de danger pour cette misérable proie! Si la chose était

réelle, il faudrait supposer que la prudente république, vexée souvent

ou poursuivie par le tyran de la contrée, décrète l'extinction de sa

race, et croit devoir, par un grand acte de dévouement, coûte que coûte,

exécuter le décret.


Leur sagesse paraît en mille choses, surtout dans le choix raisonné et

réfléchi de la demeure. Ceux que j'observais à Nantes d'une des collines

de l'Erdre passaient le matin sur ma tête, repassaient le soir. Ils

avaient évidemment maisons de ville et de campagne. Le jour, ils

perchaient en observation sur les tours de la cathédrale, éventant les

bonnes proies que pouvait offrir la ville. Repus, ils regagnaient les

bois, les rochers bien abrités où ils aiment à passer la nuit. Ce sont

gens domiciliés, et non point oiseaux de voyage. Attachés à la famille,

à leur épouse surtout, dont ils sont époux très-fidèles, l'unique maison

serait le nid. Mais la crainte des grands oiseaux de nuit les décide à

dormir ensemble vingt ou trente, nombre suffisant pour combattre, s'il y

avait lieu. Leur haine et leur objet d'horreur, c'est le hibou; quand

ils le trouvent le jour, ils prennent leur revanche pour ses méfaits de

la nuit; ils le huent, lui donnent la chasse; profitant de son embarras,

ils le persécutent à mort.


Nulle forme d'association dont ils ne sachent profiter. La plus douce

d'abord, la famille, ne leur fait pas, on le voit, oublier celle de

défense, ni la ligue, d'attaque. Bien plus, ils s'associent même à leurs

rivaux supérieurs, aux vautours, et les appellent, les précèdent où les

suivent, pour manger à leurs dépens. Ils s'unissent, ce qui est plus

fort, avec leur ennemi, l'aigle, du moins l'environnent pour profiter de

ses combats, de la lutte par laquelle il a triomphé d'un grand animal.

Ces spéculateurs habiles attendent à peu de distance que l'aigle ait

pris ce qu'il peut prendre, qu'il se soit gorgé de sang; cela fait, il

part, et tout est aux corbeaux.


Leur supériorité sensible sur un si grand nombre d'oiseaux doit tenir à

leur longue vie et à l'expérience que leur excellente mémoire leur

permet de se former. Tout différents de la plupart des animaux où la

durée de la vie est proportionnée à la durée de l'enfance, ils sont

adultes au bout d'un an, et, dit-on, vivent un siècle.


La grande variété de leur alimentation, qui comprend toute nourriture

animale ou végétale, toute proie morte ou vivante, leur donne une grande

connaissance des choses et du temps, des récoltes, des chasses. Ils

s'intéressent à tout et observent tout. Les anciens qui, bien plus que

nous, vivaient dans la nature, trouvaient grandement leur compte à

suivre, en cent choses obscures où l'expérience humaine ne donne encore

point de lumière, les directions d'un oiseau si prudent, si avisé.


N'en déplaise aux nobles rapaces, le corbeau qui souvent les guide,

malgré sa couleur funèbre et son visage baroque, malgré l'indélicatesse

d'alimentation dont il est taxé, n'en est pas moins le génie supérieur

des grosses espèces, dont il est, pour le volume, déjà un

amoindrissement.


Mais le corbeau, ce n'est encore que la prudence utilitaire, la sagesse

de l'intérêt. Pour arriver aux êtres supérieurs, aux héros de la race

ailée, grands artistes aux coeurs chaleureux, il nous faut dégrossir

l'oiseau, atténuer la matière pour l'exaltation de l'esprit et le

développement moral. La nature, comme tant de mères, a du faible pour

les plus petits.





DEUXIÈME PARTIE





LA LUMIÈRE.


LA NUIT.



«Lumière! plus de lumière encore!» Tel fut le dernier mot de Goethe. Ce

mot du génie expirant, c'est le cri général de la nature, et il retentit

de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des aînés de

Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancés dans la vie animale,

les mollusques le disent au fond des mers; ils ne veulent point vivre

partout où la lumière n'atteint pas. La fleur veut la lumière, se tourne

vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux,

se réjouissent comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en

va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure dès que le jour baisse.


«Cet été, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une

branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers

la lumière, et il était visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos

tristes oiseaux privés ne m'avaient jamais donné l'idée de cette

intelligente et puissante créature, si petite, si passionnée... Je

vibrais à son chant... Il renversait en arrière sa tête, sa poitrine

gonflée: jamais chanteur, jamais poëte n'eut si naïve extase.--Ce

n'était pourtant pas l'amour (le temps était passé), c'était

manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!


«Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature animée, et

sépare tellement l'homme de ses frères inférieurs!


«Je lui dis avec des larmes: «Pauvre fils de la lumière, qui la

réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit,

pleine d'embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la

mort. Verras-tu seulement la lumière de demain?» Puis, de sa destinée,

passant en esprit à celle de tous les êtres qui, des profondeurs de la

création, montent si lentement au jour, je dis comme Goethe et le petit

oiseau: «De la lumière! Seigneur! plus de lumière encore!» (MICHELET,

_le Peuple_, p. 62, 1846.)


* * * * *


Le monde des poissons est celui du silence. On dit: «Muet comme un

poisson.»


Le monde des insectes est celui de la nuit. Ils sont tous lucifuges.

Ceux même, comme l'abeille, qui travaillent le jour, préfèrent pourtant

l'obscurité.


Le monde des oiseaux est celui de la lumière, du chant.


Tous vivent du soleil, s'en imprègnent ou s'en inspirent. Ceux du Midi

en mettent les reflets sur leurs ailes, ceux de nos climats dans leur

chants; beaucoup le suivent de contrées en contrées.


«Voyez, dit Saint-John, comme au matin ils saluent le soleil levant, et

le soir, fidèlement, s'assemblent pour voir son coucher de nos rivages

d'Écosse. Vers le soir, le coq de bruyères, pour le voir plus longtemps,

se hausse et se balance sur la branche du plus haut sapin.»


Lumière, amour et chant, sont pour eux même chose. Si l'on veut que le

rossignol captif chante hors du temps d'amour, on lui couvre sa cage,

puis tout à coup on lui rend la lumière, et il retrouve la voix.

L'infortuné pinson, que des barbares rendent aveugle, chante avec une

animation désespérée et maladive, se créant par la voix sa lumière

d'harmonie, se faisant son soleil à lui par la flamme intérieure.


Je croirais volontiers que c'est la cause principale qui fait chanter

l'oiseau des climats sombres, où le soleil apparaît en vives éclaircies.

Par rapport aux zones brillantes, où il ne quitte pas l'horizon, nos

contrées, voilées de brouillards, de nuages, mais brillantes par

moments, ont justement l'effet de la cage couverte, puis rouverte, du

rossignol. Ils provoquent le chant, font jaillir l'harmonie, équivalent

de la lumière.


Et le vol même dans l'oiseau en dépend. Le vol dépend de l'oeil, tout

autant que de l'aile. Chez les espèces douées d'une vue délicate et

perçante, comme le faucon, qui du plus haut du ciel, voit le roitelet

dans un buisson, comme l'hirondelle, qui voit un moucheron à mille pieds

de distance, le vol est sûr, hardi, charmant à voir, par son assurance

infaillible. D'autres (on le voit à leur allure) sont des myopes qui

vont avec précaution, tâtonnent, ont peur de se heurter.


L'oeil et l'aile, le vol et la vue, à ce haut degré de puissance qui

fait sans cesse embrasser d'un regard, franchir des paysages immenses,

de vastes contrées, des royaumes, qui permet, non de rétrécir comme une

carte géographique, mais de voir en complet détail, cette grande variété

d'objets, de posséder et percevoir presque à l'égal de Dieu! oh! quelle

source de jouissance! quel étrange et mystérieux bonheur, presque

incompréhensible à l'homme!...


Notez que ces perceptions sont si fortes et si vives qu'elles

s'enfoncent dans la mémoire, au point qu'un pigeon même (animal

inférieur) retrouve, reconnaît tous les accidents d'une route qu'il n'a

parcourue qu'une fois. Qu'est-ce donc de la sage cigogne, de l'avisé

corbeau, de l'intelligente hirondelle?


Avouons cette supériorité. Sans envie, regardons ces joies de vision

auxquelles peut-être nous parviendrons un jour dans une existence

meilleure. Ce bonheur de tant voir, de voir si loin, si bien, de percer

l'infini du regard et de l'aile, presque en même moment, à quoi

tient-il? à cette vie qui est notre idéal lointain: _Vivre en pleine

lumière et sans ombre._


Déjà l'existence de l'oiseau en est comme un essai. Elle serait pour lui

une divine source de science, si, dans cette liberté sublime, il ne

portait les deux fatalités qui retiennent ce globe à l'état barbare et y

neutralisent l'essor.


Fatalité du ventre, qui nous ralentit tous, mais qui persécute surtout

cette flamme vivante, ce foyer dévorant, l'oiseau, forcé sans cesse de

se renouveler, de chercher, d'errer, d'oublier, condamné sans remède à

la mobilité stérile d'impressions trop variées.


L'autre fatalité, c'est la nuit, le sommeil, les heures de l'ombre et de

l'embûche, où son aile est brisée, où, livré sans défense, il perd le

vol, la force et la lumière.


Lumière veut dire sécurité pour tous les êtres.


C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le

sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle

met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les ténèbres, aux

craintes trop fondées, et aussi au tourment des songes, non moins

cruels, aux pensées troubles qui agitent et bouleversent l'âme.


Dans la sécurité de l'association civile qu'il s'est faite à la longue,

l'homme comprend à peine les angoisses de la vie sauvage aux heures où

la nature laisse si peu de défense, où sa terrible impartialité ouvre la

carrière à la mort, légitime autant que la vie. En vain vous réclamez.

Elle dit à l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle répond

à l'homme: «Je dois nourrir mes lions.»


Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux égarés dans les solitudes

d'Afrique, du misérable esclave fugitif qui n'échappe à la barbarie

humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, dès

qu'au soleil couché commencent à rôder les sinistres éclaireurs du lion,

les loups et les chacals, qui l'accompagnent à distance, le précèdent en

flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent

lamentablement: «Demain, on cherchera tes os.» Mais quelle profonde

horreur! le voici à deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit

profondément, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante,

l'exige et la réclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue

froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en

allumer, garde à peine la force d'alimenter ce rempart de lumière qui

seul protége sa vie.


La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau même en nos climats qui

sembleraient moins dangereux. Que de monstres elle cache, que de chances

effrayantes pour lui dans son obscurité! Ses ennemis nocturnes ont cela

de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole

d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. La longue belette

s'insinue au nid, sans frôler une feuille. La fouine ardente, altérée de

sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et

petits, égorge la famille entière.


Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de

ces dangers. Il a à protéger une famille plus faible, plus dénuée encore

que celle du quadrupède dont le petit marche en naissant. Mais quelle

protection? il ne peut guère que rester et mourir, il ne s'envole pas,

l'amour lui a cassé les ailes. Toute la nuit, l'étroite entrée du nid

est gardée par le père, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue

et présente au danger son faible bec et sa tête branlante. Que sera-ce

s'il voit apparaître la gueule énorme du serpent, l'oeil horrible de

l'oiseau de mort, démesurément agrandi?


Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps où il est

seul, la nature lui épargne les tourments de la prévoyance. Triste et

morne plutôt qu'alarmé, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite

tête sous son aile, et son cou même disparaît dans les plumes. Cette

position d'abandon complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'oeuf,

dans l'heureuse prison maternelle où sa sécurité fut si entière, il la

reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.


Grande pour tous les êtres est la tristesse du soir, et même pour les

protégés. Les peintres hollandais l'ont bien naïvement saisie et

exprimée pour les bestiaux laissés dans les prairies. Le cheval se

rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tête. La vache

revient à la barrière suivie de son petit, et veut retourner à l'étable.

Car ceux-ci ont une étable, un logis, un abri contre les embûches

nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!


Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre

disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! quel

gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est

comme une félicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis

commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et

elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.


Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les

antiques Védas de l'Inde sont à chaque ligne un hymne à la lumière,

gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en révélant le monde, le

crée encore et le conserve. Nous revivons, nous respirons, nous

parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos

troupeaux. Rien n'a péri, et la vie est entière. Le tigre ne nous a pas

surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir

serpent n'a pas profité de notre sommeil. Béni sois-tu, soleil, de nous

donner encore un jour!


Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, _le brame de la

création_, l'éléphant, saluent le soleil, et le remercient à l'aurore;

ils lui chantent en eux-mêmes un hymne de reconnaissance.


Mais un seul le prononce, le dit pour tous, le chante. Qui? l'un des

faibles, celui qui craint le plus la nuit et qui sent le plus la joie du

matin, celui qui vit de lumière, dont la vue tendre, infiniment

sensible, étendue, pénétrante, en perçoit tous les accidents, et qui est

plus intimement associé aux défaillances, aux éclipses du jour, à ses

résurrections.


L'oiseau, pour la nature entière, dit l'hymne du matin et la bénédiction

du jour. Il est son prêtre et son augure, sa voix innocente et divine.





L'ORAGE ET L'HIVER.


MIGRATIONS.



Un confident de la nature, âme sacrée, simple autant que profonde,

Virgile a vu l'oiseau, comme l'avait vu la vieille sagesse italique,

comme augure et prophète du changement du ciel:


Nul, sans être averti, n'éprouva les orages...

La grue, avec effroi, s'élançant des vallées,

Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées...

L'hirondelle en volant effleure le rivage;

Tremblante pour ses oeufs, la fourmi déménage.

Des lugubres corbeaux les noires légions

Fendent l'air qui frémit sous leurs longs bataillons...

Vois les oiseaux de mer, et ceux que les prairies

Nourissent près des eaux sur des rives fleuries.

De leur séjour humide on les voit s'approcher,

Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher,

Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,

Se plonger dans leur sein, reparaître sur l'onde,

S'y replonger encor, et, par cent jeux divers,

Annoncer les torrents suspendus dans les airs.

Seule, errante à pas lents sur l'aride rivage,

La corneille enrouée appelle aussi l'orage.

Le soir, la jeune fille, en tournant son fuseau,

Tire encor de sa lampe un présage nouveau,

Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s'émousse,

Se couvre en petillant de noirs flocons de mousse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais la sécurité reparaît à son tour...

L'alcyon ne vient plus sur l'humide rivage,

Aux tiédeurs du soleil, étaler son plumage...

L'air s'éclaircit enfin; du sommet des montagnes,

Le brouillard affaissé descend dans les campagnes,

Et le triste hibou, le soir, au haut des toits,

En longs gémissements ne traîne plus sa voix.

Les corbeaux même, instruits de la fin de l'orage,

Folâtrent à l'envie parmi l'épais feuillage,

Et, d'un gosier moins rauque, annonçant les beaux jours,

Vont revoir dans leurs nids le fruit de leurs amours.


(_Géorg._ tr. par DELILLE.)


* * * * *


Être éminemment électrique, l'oiseau est plus qu'aucun autre en rapport

avec nombre de phénomènes de météorologie, de chaleur et de magnétisme

que nos sens ni notre appréciation n'atteignent pas. Il les perçoit dans

leur naissance, dans leurs premiers commencements, bien avant qu'ils ne

se prononcent. Il en a comme une espèce de prescience physique. Quoi de

plus naturel que l'homme, d'une perception plus lente, et qui ne les

sent qu'après coup, interroge ce précurseur instinctif qui les annonce?

C'est le principe des augures. Rien de plus sage que cette prétendue

folie de l'antiquité.


La météorologie, spécialement, en tirait un grand avantage. Elle aura

des moyens plus sûrs. Mais déjà elle trouvait un guide dans la

prescience des oiseaux. Plût au ciel que Napoléon, en septembre 1811,

eût tenu compte du passage prématuré des oiseaux du Nord! Les cigognes

et les grues l'auraient bien informé. Dans leur émigration précoce, il

eût deviné l'imminence du grand et terrible hiver. Elles se hâtèrent

vers le midi, et lui, il resta à Moscou.


Au milieu de l'Océan, l'oiseau fatigué qui repose une nuit sur le mât

d'un vaisseau, entraîné loin de sa route par ce mobile abri, la retrouve

néanmoins sans peine. Il reste dans un rapport si parfait avec le globe

et si bien orienté que, le lendemain matin, il prend le vent, sans

hésiter: la plus courte consultation avec lui-même lui suffit. Il

choisit, sur l'abîme immense, uniforme et sans autre voie que le sillage

du vaisseau, la ligne précise qui le mène où il veut aller. Là, ce n'est

point comme sur terre, nulle observation locale, nul point de repère;

nul guide: les seuls courants de l'air, en rapport avec ceux de l'eau,

peut-être aussi d'invisibles courants magnétiques, pilotent ce hardi

voyageur.


Science étrange! non-seulement l'hirondelle sait en Europe que l'insecte

qui lui manque ici l'attend ailleurs, et le cherche en voyageant en

longitude; mais, en latitude même et sous les mêmes climats, le loriot

des États-Unis sait que la cerise est mûre en France, et part sans

hésitation pour venir récolter nos fruits.


On croit à tort que ces migrations se font en leur saison, sans choix

précis du jour, à époques indéterminées. Nous avons pu observer au

contraire la nette et lucide décision qui y préside, pas une heure plus

tôt ni plus tard.


Quand nous étions à Nantes (octobre 1851), la saison étant très-belle

encore, les insectes nombreux et la pâture des hirondelles facile et

plantureuse, nous eûmes cet heureux hasard de voir la sage république en

une immense et bruyante assemblée siéger, délibérer sur le toit d'une

église, Saint-Félix, qui domine l'Erdre et, de côté, la Loire. Pourquoi

ce jour, cette heure plutôt qu'une autre? Nous l'ignorions; bientôt nous

pûmes le comprendre.


Le ciel était beau le matin, mais avec un vent qui soufflait de la

Vendée. Mes pins se lamentaient, et de mon cèdre ému sortait une basse

et profonde voix. Les fruits jonchaient la terre. Nous nous mîmes à les

ramasser. Peu à peu le temps se voila, le ciel devint fort gris, le vent

tomba, tout devint morne. C'est alors, vers quatre heures, qu'en même

temps de tous les points, et du bois, et de l'Erdre, et de la ville, et

de la Loire, de la Sèvre, je pense, d'infinies légions, à obscurcir le

jour, vinrent se condenser sur l'église, avec mille voix, mille cris,

des débats, des discussions. Sans savoir cette langue, nous devinions

très-bien qu'on n'était pas d'accord. Peut-être les jeunes, retenus par

ce souffle tiède d'automne, auraient voulu rester encore. Mais les

sages, les expérimentés, les voyageurs éprouvés insistaient pour le

départ. Ils prévalurent; la masse noire, s'ébranlant à la fois comme un

immense nuage, s'envola vers le sud-est, probablement vers l'Italie. Ils

n'étaient pas à trois cents lieues (quatre ou cinq heures de vol) que

toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer la terre; nous

crûmes un moment au déluge. Retirés dans notre maison qui tremblait aux

vents furieux, nous admirions la sagesse des devins ailés qui avaient si

prudemment devancé l'époque annuelle.


Évidemment ce n'était pas la faim qui les avait chassés. En présence

d'une nature belle et riche encore, ils avaient senti, saisi l'heure

précise sans la devancer. Le lendemain, c'eût été tard. Tous les

insectes, abattus par cette immensité de pluie, étaient devenus

introuvables; tout ce qui en subsistait vivant s'était réfugié dans la

terre.


Du reste, ce n'est pas la faim seule, la prévoyance de la faim, qui

décide aux migrations les espèces voyageuses. Si ceux qui vivent

d'insectes sont forcés de partir, les mangeurs de baies sauvages

pourraient rester à la rigueur. Qui les pousse? Est-ce le froid? la

plupart y résisteraient. À ces causes spéciales, il faut en ajouter une

autre, plus générale et plus haute, c'est le besoin de la lumière.


De même que la plante suit invinciblement le jour et le soleil, de même

que le mollusque (nous l'avons dit) s'élève et vit de préférence vers

les régions mieux éclairées, l'oiseau, dont l'oeil est si sensible,

s'attriste des jours abrégés, des brouillards de l'automne. Cette

diminution de lumière, que nous aimons parfois pour telles causes

morales, elle est pour lui une tristesse, une mort... «De la lumière!

plus de lumière!... Plutôt mourir que ne plus voir le jour!» C'est le

vrai sens du dernier chant d'automne, du dernier cri, à leur départ

d'octobre. Je l'entendais dans leurs adieux.


Résolution vraiment hardie et courageuse quand on songe à la route

immense qu'il leur faut faire deux fois par an, par delà les montagnes,

les mers et les déserts, sous des climats si différents, par des vents

variables, à travers tant de périls et de tragiques aventures. Pour les

voiliers légers, hardis, pour le martinet des églises, pour la vive

hirondelle qui défie le faucon, l'entreprise est légère peut-être. Mais

les autres tribus n'ont nullement cette force et ces ailes. Elles sont

la plupart appesanties alors par une nourriture abondante; elles ont

traversé la brûlante saison, l'amour et la maternité; la femelle a

achevé ce grand travail de la nature, enfanté, bâti, élevé; lui, comme

il s'est dépensé en chansons! Ces deux époux ont consommé la vie: «une

vertu est sortie d'eux;» un siècle déjà les sépare de leur énergie du

printemps.


Beaucoup pourraient rester; un aiguillon les pousse. Les plus lourds

sont les plus ardents. La caille française franchira la Méditerranée,

dépassera l'Atlas; par-dessus le Zaarah, elle plonge aux royaumes noirs,

les passe encore; enfin, si elle stationne au Cap, c'est qu'au delà

commence l'infinie mer australe, qui ne lui promet plus d'abri que les

glaçons du pôle et l'hiver qui l'exila d'Europe.


Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels se fient à leurs armes,

les plus faibles à leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se

dit: «Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et

sans doute je n'en serai pas.» Il prend son temps; la nue volante passe

la nuit; si la lune se lève, sur sa blanche lumière les blanches ailes

se détachent peu: ils échappent confondus dans le pâle rayon. La

vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de

l'invincible espérance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour

(plutôt elle erre de province en province); décimée, poursuivie, elle

n'en chante pas moins sa chanson.


Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire,

que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isolé, qui dois, comme

les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande

aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle

qui te dénoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu

avec les teintes des bois décolorés d'automne. Mais quoi! La feuille est

pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrière-saison.


Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidité de tant d'oiseaux qui

ne vont qu'en Provence? Là, derrière un rocher, tu trouverais, je

t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les

vallées de Syrie.


«Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester; ils n'ont que faire de

l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel

éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il

faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me

baigne de soleil... Là est le mystère de la vie, là, la flamme féconde

où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière.»


Donc, il part; mais je crois que le coeur doit lui battre dès l'approche

des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable où

posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour,

l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altérés de sang chaud, les

espèces maudites qui sont la sotte poésie de l'homme, les uns _nobles_

brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands _ignobles_ qui

étouffent, détruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.


Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est éteinte,

non l'_ingegno_ ni la fine pensée, n'ayant personne à consulter, se pose

pour bien songer encore avant d'entrer dans le long piége du défilé de

la Savoie. Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien,

ou au bois sacré des charmettes, délibère et se dit: «Si je passe de

jour, ils sont tous là; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je

suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'armée des

horribles fantômes, aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me

porte à ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'éviter et la

nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide

détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas

bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais

passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses

ailes mouillées.»


Bien calculé. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine

nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent

d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses

ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà

vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point

noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces

montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!...

Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux

une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se

battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. «Que je passe

plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de

noyades ont des trombes qui m'entraîneront. Et si je monte aux hautes et

froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même: le givre

saisira, ralentira mes ailes.»


Un effort l'a sauvé. La tête en bas, il plonge, il tombe en Italie. À

Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au

fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et

de fleurs où l'écouta Virgile. La terre n'a pas changé; aujourd'hui,

comme alors, l'Italien, exilé chez lui, triste cultivateur du champ d'un

autre, le _durus arator_, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si

utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc,

s'il peut, l'Adriatique d'île en île, malgré les corsaires ailés qui

veillent sur les mêmes écueils, il arrivera peut-être à la terre sacrée

des oiseaux, à la bonne, hospitalière et plantureuse Égypte, où tous

sont épargnés, nourris, bénis et bien reçus.


Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalité elle ne

choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est

vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes,

sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux

brillants, terribles, qui se tournent de ce côté... Et je vois qu'ils

t'ont vu déjà!


N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera guère. Le vent destructif

du désert s'en va souffler à mort, sécher, faire disparaître ta maigre

nourriture. Pas une mouche tout à l'heure pour nourrir ton aile et ta

voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laissé dans nos bois, de tes

amours d'Europe. Le ciel était plus sombre, mais tu t'y fis un ciel.

L'amour était autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure

palpitait pour toi... C'est là le vrai soleil, le plus bel orient. La

vraie lumière est où l'on aime.





SUITE DES MIGRATIONS.


L'HIRONDELLE.



L'hirondelle s'est, sans façon, emparée de nos demeures; elle loge sous

nos fenêtres, sous nos toits, dans nos cheminées. Elle n'a point du tout

peur de nous. On dira qu'elle se fie à son aile incomparable; mais non:

elle met aussi son nid, ses enfants, à notre portée. Voilà pourquoi elle

est devenue la maîtresse de la maison. Elle n'a pas pris seulement la

maison, mais notre coeur.


Dans un logis de campagne où mon beau-père faisait l'éducation de ses

enfants, l'été, il leur tenait la classe dans une serre où les

hirondelles nichaient, sans s'inquiéter du mouvement de la famille,

libres dans leurs allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la

fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très-haut, et

plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François:

«Soeurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire?»


Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la

petite-fille. Elles y reviennent chaque année; leurs générations s'y

succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s'éteint, se

disperse, la maison passe à d'autres mains, l'hirondelle y revient

toujours; elle y maintient son droit d'occupation.


C'est ainsi que cette voyageuse s'est trouvée le symbole de la fixité du

foyer. Elle y tient tellement que la maison réparée, démolie en partie,

longtemps troublée par les maçons, n'en est pas moins souvent reprise et

occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir.


C'est _l'oiseau du retour_. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas

seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure

même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire, et

qui revient toujours sur lui.


Elle tourne et _vire_ sans cesse, elle plane infatigablement autour du

même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes

gracieuses qui varient, mais sans s'éloigner. Est-ce pour suivre sa

proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? est-ce pour exercer sa

puissance, son aile infatigable, sans s'éloigner du nid? N'importe, ce

vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les

yeux et le coeur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.


Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire.

Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que

tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps? Lui, s'en va

sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce

semble, tu me rases, voudrais me toucher?... Tu me caresses de si près,

que j'ai au visage le vent, et presque le coup, de ton aile... Est-ce un

oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-le-moi

franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts.

Nous le serons demain; nous sera-t-il donné de venir à tire-d'ailes

revoir ce cher foyer de travail et d'amour? de dire un mot encore, en

langue d'hirondelle, à ceux qui, même alors, garderont notre coeur?


Mais n'anticipons pas, et n'ouvrons pas la source amère. Prenons-le

plutôt, cet oiseau, dans les pensées du peuple, dans la bonne vieille

sagesse populaire, plus voisine sans doute de la pensée de la nature.


Le peuple n'y a vu que l'horloge naturelle, la division des saisons, des

deux grandes _heures de l'année_. À Pâques et à la Saint-Michel, aux

époques des réunions, des foires et marchés, des baux et fermages,

l'hirondelle apparaît, blanche et noire, et nous dit le temps. Elle

vient couper et marquer la saison passée, la nouvelle. On se réunit ces

jours-là, mais on ne se retrouve pas toujours; les six mois ont fait

disparaître celui-ci, celui-là. L'hirondelle revient, mais pas pour

tous; car plusieurs sont partis pour un très-long voyage, plus que _le

tour de France_. Et d'Allemagne? Non, plus loin encore.


Nos _compagnons_, ouvriers voyageurs, suivaient la vie de l'hirondelle,

sauf qu'au retour souvent ils ne retrouvaient plus le nid. L'oiseau

prudent les en avise dans un vieux dicton allemand, où la petite sagesse

populaire veut les retenir au foyer. Sur ce dicton, le grand poëte

Rückert, se faisant lui-même hirondelle, reproduisant son vol

rhythmique, circulaire, son constant retour, en a tiré ce chant, dont

tel peut rire; mais plus d'un en pleurera:


De la jeunesse, de la jeunesse,

Un chant me revient toujours...

Oh! que c'est loin! Oh! que c'est loin

Tout ce qui fut autrefois!


Ce que chantait, ce que chantait

Celle qui ramène le printemps,

Rasant le village de l'aile, rasant le village de l'aile,

Est-ce bien ce qu'elle chante encore?


«Quand je partis, quand je partis,

Étaient pleins l'armoire et le coffre.

Quand je revins, quand je revins,

Je ne trouvai plus que le vide.»


Ô mon foyer de famille,

Laisse-moi seulement une fois

M'asseoir à la place sacrée

Et m'envoler dans les songes!


Elle revient bien l'hirondelle,

Et l'armoire vidée se remplit.

Mais le vide du coeur reste, mais reste le vide du coeur.

Et rien ne le remplira.


Elle rase pourtant le village,

Elle chante comme autrefois...

«Quand je partis, quand je partis,

Coffre, armoire, tout était plein.

Quand je revins, quand je revins,

Je ne trouvai plus que le vide.»


* * * * *


L'hirondelle, prise dans la main et envisagée de près, est un oiseau

laid et étrange, avouons-le; mais cela tient précisément à ce qu'elle

est l'_oiseau_ par excellence, l'être entre tous né pour le vol. La

nature a tout sacrifié à cette destination: elle s'est moquée de la

forme, ne songeant qu'au mouvement; et elle a si bien réussi, que cet

oiseau, laid au repos, au vol est le plus beau de tous.


Des ailes en faux, des yeux saillants, point de cou (pour tripler la

force); de pied, peu ou point: tout est aile. Voilà les grands traits

généraux. Ajoutez un très-large bec, toujours ouvert, qui happe sans

arrêter, au vol, se ferme et se rouvre encore. Ainsi, elle mange en

volant, elle boit, se baigne en volant, en volant nourrit ses petits.


Si elle n'égale pas en ligne droite le vol foudroyant du faucon, en

revanche elle est bien plus libre; elle tourne, fait cent cercles, un

dédale de figures incertaines, un labyrinthe de courbes variées, qu'elle

croise, recroise à l'infini. L'ennemi s'y éblouit, s'y perd, s'y

brouille, et ne sait plus que faire. Elle le lasse, l'épuise; il

renonce, et la laisse non fatiguée. C'est la vraie reine de l'air; tout

l'espace lui appartient par l'incomparable agilité du mouvement. Qui

peut changer ainsi à tout moment d'élan et tourner court? Personne. La

chasse infiniment variée et capricieuse d'une proie toujours

tremblotante, de la mouche, du cousin, du scarabée, de mille insectes

qui flottent et ne vont point en ligne droite, c'est sans nul doute la

meilleure école du vol, et ce qui rend l'hirondelle supérieure à tous

les oiseaux.


La nature, pour arriver là, pour produire cette aile unique, a pris un

parti extrême, celui de supprimer le pied. Dans la grande hirondelle

d'église, qu'on appelle martinet, le pied est atrophié. L'aile y gagne:

on croit que le martinet fait jusqu'à quatre-vingts lieues par heure.

Cette épouvantable vitesse l'égale à la frégate même. Le pied, fort

court chez la frégate, n'est chez le martinet qu'un tronçon; s'il pose,

c'est sur le ventre: aussi, il ne pose guère. Au rebours de tout autre

être, le mouvement seul est son repos. Qu'il se lance des tours, se

laisse aller en l'air, l'air le berce amoureusement, le porte et le

délasse. Qu'il veuille s'accrocher, il le peut, de ses faibles petites

griffes. Mais qu'il pose, il est infirme et comme paralytique, il sent

toute aspérité; la dure fatalité de la gravitation l'a repris; le

premier des oiseaux semble tombé au reptile.


Prendre l'essor d'un lieu, c'est pour lui le plus difficile: aussi, s'il

niche si haut, c'est qu'au départ il doit se laisser choir dans son

élément naturel. Tombé dans l'air, il est libre, il est maître, mais

jusque-là serf, dépendant de toute chose, à la discrétion de qui

mettrait la main sur lui.


Le vrai nom du genre, qui dit tout, c'est le nom grec _Sans pied_

(A-pode). Le grand peuple des hirondelles, avec ses soixante espèces,

qui remplit la terre, l'égaye et la charme de sa grâce, de son vol et de

son gazouillement, doit toutes ses qualités aimables à cette difformité

d'avoir peu, très-peu de pied; elle se trouve à la fois la première de

la gent ailée par le don, l'art complet du vol, d'autre part la plus

sédentaire et la plus attachée au nid.


Chez cette tribu à part, le pied ne suppléant point l'aile, l'éducation

des jeunes étant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol,

les petits ont longtemps gardé le nid, longtemps sollicité les soins,

développé la prévoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des

oiseaux s'est trouvé lié par le coeur. Le nid n'a pas été le lit nuptial

d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intéressant théâtre d'une

éducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mère

tendre, une épouse fidèle; que dis-je? bien plus, de jeunes soeurs qui

s'empressent d'aider la mère, petites mères elles-mêmes et nourrices

d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et

enseignement mutuel des petits aux plus petits.


Le plus beau, c'est que cette fraternité s'est étendue: dans le péril,

toute hirondelle est soeur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit

prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la délivrer.


Que ces charmants oiseaux étendent leur intérêt aux oiseaux même

étrangers à leur espèce, on le conçoit. Elles ont moins à craindre que

nul autre les bêtes de proie, avec une aile si légère, et ce sont elles

qui les premières avertissent la basse-cour de leur apparition. La poule

et le pigeon se blottissent et cherchent asile, dès qu'ils entendent le

cri, l'avertissement de l'hirondelle.


Non, le peuple ne se trompe pas en croyant que l'hirondelle est la

meilleure du monde ailé.


Pourquoi? Elle est la plus heureuse, étant de beaucoup la plus libre.


Libre par un vol admirable.


Libre par la nourriture facile.


Libre par le choix du climat.


Aussi, quelque attention que j'aie prêtée à son langage (elle parle

amicalement à ses soeurs, plus qu'elle ne chante), je ne l'ai jamais

entendue que bénir la vie, louer Dieu.


_Libertà! Molto e desiato bene!_ je roulais ce mot en mon coeur sur la

grande place de Turin, où nous ne pouvions nous lasser de voir voler les

hirondelles innombrables, avec mille petits cris de joie. Elles y

trouvent, en descendant des Alpes, de commodes habitations toutes

faites, qui les attendent dans les trous que laissent les échafaudages,

aux murs mêmes des palais. Parfois, et souvent le soir, elles jasaient

très-haut, criaient, à empêcher de s'entendre; souvent elles se

précipitaient, tombaient presque, rasant la terre, mais si vite relevées

qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. Au

rebours de nous qui sommes sans cesse rappelés à la terre, elles

semblaient graviter en haut. Jamais je ne vis l'image d'une liberté plus

souveraine. C'étaient des jeux, des divertissements infinis.


Voyageurs, nous regardions volontiers ces voyageuses qui prenaient

insoucieusement et gaiement leur pèlerinage. L'horizon cependant était

grave, cerné par les Alpes, qui semblent plus près à cette heure. Les

bois noirs de sapins étaient déjà obscurcis et enténébrés du soir; les

glaciers rayonnaient encore d'une blancheur pâlissante. Le double deuil

de ces grands monts nous séparait de la France, vers laquelle nous

allions bientôt nous acheminer lentement.





HARMONIES DE LA ZONE TEMPÉRÉE.



Pourquoi l'hirondelle et tant d'autres oiseaux placent-ils leur

habitation si près de celle de l'homme? pourquoi se font-ils nos amis,

se mêlant à nos travaux et les égayant par leur chant? Pourquoi, dans

nos seuls climats de la zone tempérée, a-t-on cet heureux spectacle

d'alliance et d'harmonie qui est le but de la nature?


C'est qu'ici, les deux partis, l'oiseau et l'homme, sont libres des

fatalités pesantes qui dans le Midi les séparent et les opposent l'un à

l'autre. La chaleur, qui alanguit l'homme, irrite au contraire l'oiseau,

lui donne l'activité brûlante, l'inquiétude, l'âcre violence qui se

traduit en cris rauques. Sous les tropiques, tous deux sont en

divergence complète, esclaves d'une nature tyrannique qui pèse sur eux

diversement.


Passer de ces climats aux nôtres, c'est entrer dans la liberté. Cette

nature que nous subissions, ici nous la dominons. Je m'éloigne

volontiers et sans retourner les yeux de l'accablant paradis où j'ai

langui, faible enfant, aux bras de la grande nourrice qui, d'un trop

puissant breuvage, m'enivrait, croyant m'allaiter.


Celle-ci fut faite pour moi, c'est ma femme légitime, je la reconnais.

Et d'avance, elle me ressemble; comme moi, elle est sérieuse,

laborieuse; elle a l'instinct du travail, de la patience. Ses saisons

renouvelées partagent son grand jour annuel, comme la journée de

l'ouvrier alterne du travail au repos. Elle ne donne aucun fruit gratis;

elle donne ce qui vaut tous les fruits: l'industrie, l'activité.


Avec quel ravissement j'y trouve aujourd'hui mon image, la trace de ma

volonté, les créations de mon effort et de mon intelligence!

Profondément travaillée par moi, par moi métamorphosée, elle me raconte

mes travaux, me reproduit à moi-même. Je la vois comme elle fut avant

d'avoir subi cette création humaine, avant de s'être faite homme.


Monotone au premier coup d'oeil, mélancolique, elle offrait des forêts

et des prairies, mais celles-ci et celles-là singulièrement différentes

de ce qui se voit ailleurs.


La prairie, le beau tapis vert de l'Angleterre et de l'Irlande, au

délicat et fin gazon d'herbe toujours renouvelée, non la rude bourre des

steppes d'Asie, non l'épineuse et hostile végétation de l'Afrique, non

le hérissement sauvage des savanes américaines, où la moindre plante est

ligneuse, durement arborescente; la prairie européenne par sa végétation

éphémère et annuelle, ses humbles petites fleurs aux senteurs faibles et

douces, a un caractère de jeunesse, et je dirai plus, d'innocence, qui

s'harmonise à nos pensées et nous rafraîchit le coeur.


Sur cette assise première d'une herbe humble et docile, qui n'a pas la

prétention de monter plus haut, se détache par contraste la forte

individualité des arbres les plus robustes, si différents de la

végétation confuse des forêts méridionales. Qui démêlera sous la masse

des lianes, des orchidées, de cent plantes parasites, les arbres,

herbacées eux-mêmes, qui y sont comme engloutis? Dans nos antiques

forêts de la Gaule et de l'Allemagne se dresse fort et sérieux,

lentement, solidement bâti, l'orme ou le chêne, ce héros végétal aux

bras noueux, au coeur d'acier, qui a vaincu huit ou dix siècles, et qui,

abattu par l'homme, associé à ses ouvrages, leur communique l'éternité

des oeuvres de la nature.


Tel arbre, tel homme. Qu'il nous soit donné de lui ressembler, à ce

chêne fort et pacifique dont l'absorption puissante a concentré tout

élément et en a fait l'individu grave, utile et persistant, la

personnalité solide à qui tous avec confiance demandent un appui, un

abri, qui tend ses bras secourables aux diverses tribus animales et les

abrite de ses feuilles!... De mille bruits, en reconnaissance, elles

égayent jour et nuit la majesté silencieuse de ce vieux témoin des

temps. Les oiseaux le remercient et charment son ombre paternelle de

chants, d'amour et de jeunesse.


Indestructible vigueur des climats de l'Occident! Pourquoi vit-il mille

ans, ce chêne? parce que tous les ans il est jeune. C'est lui qui date

le printemps. L'émotion de la vie nouvelle ne commence pas pour nous

quand toute la nature se couvre de la verdure uniforme des végétations

vulgaires. Elle commence quand nous voyons le chêne, du feuillage

ligneux de l'autre an qu'il retient encore, arracher sa feuille

nouvelle; quand l'orme, laissant passer devant lui l'impatience des

arbres inférieurs, nuance d'un vert léger la délicatesse austère de ses

rameaux aériens, finement dessinés sur le ciel.


Alors, alors la nature parle à tous; sa voix puissante trouble l'âme

même des sages. Pourquoi pas? N'est-elle pas sainte? et ce surprenant

réveil qui a évoqué toute vie, du coeur dur et muet des chênes jusqu'à

leur pointe sublime où l'oiseau chante sa joie, n'est-ce pas comme un

retour de Dieu?


J'ai vécu dans les climats où l'olivier, l'oranger, conservent leur

verdure éternelle. Sans méconnaître la beauté de ces arbres d'élite et

leur distinction spéciale, je ne pouvais m'habituer à la fixité monotone

de leur costume immuable, dont la verdure répondait à l'immuable bleu du

ciel. J'attendais toujours quelque chose, un renouvellement qui ne

venait pas. Les jours passaient, mais identiques. Pas une feuille de

moins sur la terre, pas un léger nuage au ciel. «Grâce, disais-je,

nature éternelle! Au coeur changeant que tu m'as fait accorde au moins

un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou

de la terre l'idée du mouvement me revienne, l'idée de rénovation; que

chaque année le spectacle d'une création nouvelle me rafraîchisse le

coeur, me rende l'espoir que mon âme pourra se refaire et revivre, et,

par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se créer de

nouveaux printemps.»


Homme, oiseau, toute la nature, nous disons la même chose. Nous sommes

par le changement. À ces fortes alternatives de chaud, de froid, de

brume et de soleil, de tristesse et de gaieté, nous devons la trempe, la

puissante personnalité de notre Occident. La pluie ennuie aujourd'hui:

le beau temps viendra demain. Les splendeurs de l'Orient, les merveilles

des tropiques, ne valent pas, mises ensemble, la première violette de

Pâques, la première chanson d'avril, l'aubépine en fleur, la joie de la

jeune fille qui remet sa robe blanche.


Au matin, une voix puissante, d'une fraîcheur, d'une netteté singulière,

d'un mordant timbre d'acier, la voix du merle retentit, et il n'est pas

de coeur malade, pas de vieillesse chagrine, qui puisse s'empêcher de

sourire.


Un printemps, allant, à Lyon, dans les vignes mâconnaises qu'on

travaillait à relever, j'entendais une pauvre femme, misérable, vieille,

aveugle, qui chantait avec un accent de gaieté extraordinaire cette

vieille chanson villageoise:


Nous quittons nos grands habits,

Pour en prendre de plus petits.